Si je devais retracer les origines de mes principes de conception, les réflexions complexes et continues menées durant plus de trente ans de pratique m'empêcheraient d'en identifier chaque source intellectuelle. Deux moments de ma vie m'ont cependant profondément ému par la puissance et l'impact de la nature et de l'artificiel ; ils peuvent servir de point de départ à bon nombre de mes réflexions.
Au petit matin du 28 juillet 1976, lors du séisme de Tangshan, ma mère s'est instinctivement précipitée hors de la maison, me portant encore endormi dans ses bras. L'impression qu'a laissée cet épisode dans mon esprit de sept ans fut la terrible sensation que la terre allait se retourner, et que la maison, jusque-là solide et immuable, devenait fragile et dangereuse. Cette expérience a nourri en moi, pour toute ma vie, un sentiment complexe envers la « nature », fait à la fois de révérence et d'intense curiosité.
À l'été 1990, alors que j'étais en troisième année d'études d'architecture, j'ai gravi la colline de Jingshan jusqu'à son sommet et me suis tenu là, face au sud. Le magnifique panorama de la Cité interdite et de toute la vieille ville de Pékin m'a immédiatement submergé et m'a mis les larmes aux yeux. Cette étendue de toits dorés, superposés, qui semblaient se prolonger à l'infini avec une profondeur visuelle saisissante, entrelacés d'innombrables murs, cours et arbres, se détachant sur la silhouette lointaine de la ville moderne, formait un espace puissant, émouvant, profondément touchant. À partir de ce moment, j'ai pris conscience de la grandeur et de singularité du système urbain et architectural traditionnel chinois. Édifié sur une culture et une philosophie spécifique, il engendre une force spirituelle qui touche au cœur. Ce fut le début de mon intérêt exploratoire pour les villes, l'architecture, les jardins et les villages de Chine.
Cette fascination pour la culture spatiale traditionnelle, et l'exploration qui l'accompagne, se sont poursuivies tout au long de mes études et de ma carrière. Les relevés et dessins des bâtiments anciens de la Ville d’Eau de Penglai, réalisés pendant mes années d'université, m'ont fait apprécier l'intégration organique de l'ensemble du pavillon de Penglai avec la mer, les îles et l'environnement de la cité. L'architecture ancienne du sud-est du Shanxi m'a aidé à comprendre la matérialité du système constructif traditionnel, dans son rapport à l'environnement, à l'espace, à la structure, à la forme et à la construction. Les villages anciens du comté de Yu ont approfondi ma compréhension des caractéristiques spirituelles et culturelles de l'architecture traditionnelle. Mon étude du jardin Jichang, jardin classique, m'a enseigné l'interdépendance et l'opposition formelle de l'artificiel et du naturel. Enfin, la recherche sur d'anciens temples comme celui de Foguang a été pour mes propres méthodes de conception une source d'inspiration globale.
Tout au long de ce parcours, j'ai constamment observé les villes, l'architecture, les jardins et les villages chinois avec le regard d'un architecte contemporain, en y reconnaissant de nombreux fils conducteurs communs. J'ai tenté de résumer cinq points d'inspiration pour la création d'un « espace architectural idéal ». Pour moi, ces principes dépassent l'opposition entre traditionnel et contemporain, entre Chine et Occident : ce sont ceux que j'applique dans mes projets.
• L'analyse globale de l'emplacement, de l'implantation et de l'orientation d'un bâtiment doit être étroitement liée au contexte spatial plus large qui l'entoure, et exige des jugements fondés sur des conditions environnementales qui vont bien au-delà des limites du site. Il s'agit d'apprécier le Shi (势, élan, potentiel) lointain et le Xing (形, forme) proche, le Xing et le Shi se complétant et se transformant mutuellement.
• Brouiller les frontières entre l'artificiel et le naturel, sans les distinguer délibérément. Il ne s'agit pas d'une simple coordination réciproque, mais d'un accomplissement mutuel, plus étroit.
• Façonner le sentiment du lieu par la structure porteuse et la structure de couverture.
• Guider les personnes à travers un récit spatial, pour leur faire éprouver une alternance entre flânerie et immersion. Cela unifie l'expérience spatiale avec le sentiment de soi et de la vie.
• Parvenir enfin à un paysage poétique, qui est le plus haut degré d'immersion. Le paysage poétique ultime que nous cherchons à créer est un espace profond et sans fin, immersif pour le corps comme pour l'esprit, empreint d'un sentiment du temps, de l'espace et de la vie, et créé conjointement par l'interaction de l'artificiel et du naturel.
Ces cinq points constituent la méthodologie de conception de l'« espace architectural idéal » que j'ai synthétisée à partir de l'architecture traditionnelle chinoise, et qui reflètent aussi mon propre processus de réflexion. Je considère d'abord les relations à grande échelle et l'implantation du bâtiment. Vient ensuite l'interaction entre l'architecture et son environnement. Troisièmement, j'emploie la structure pour façonner le sens de l'espace. Quatrièmement, je conçois le parcours à l'intérieur de l'espace architectural. Enfin vient la création de l'espace d'expérience profond qui en résulte.
Mon atelier m'a permis, durant les deux dernières décennies, de poursuivre une recherche architecturale propre, imprégnée de culture traditionnelle chinoise, en l'associant notamment à une réflexion sur les enjeux contemporains. Ce cadre m'a offert l'espace nécessaire pour une réflexion indépendante et déterminée, ainsi que pour la réalisation d’aspirations créatives personnelles. Cela se voit non seulement dans les projets culturels de petite et moyenne taille que j'ai pu choisir (tels que le musée de Jixi, le centre d'accueil du site de Xanadu et la rénovation des habitations troglodytiques du temple de Foguang), mais aussi dans les grands, voire très grands projets nationaux, les logements commerciaux et les ouvrages municipaux que nous avons remportés à l'issue de concours très disputés (tels que le Centre national de glisse pour les Jeux olympiques d'hiver de Pékin 2022, le « Third Space » à Tangshan et le Centre de traitement intégré des déchets de Chaoyang). Ces projets, variés par leur échelle et leur typologie, nous ont donné, à mes collègues et à moi, une liberté et une joie considérables dans le travail de création, et nous avons ensemble élaboré une démarche dans laquelle la « conception fondée sur la recherche » et la « recherche fondée sur la conception » avancent de front.
Cependant, d'un autre côté, mon atelier a été fondé et fonctionne au sein d'un important institut de conception architectural de l’État chinois, où j'occupe simultanément les fonctions d'architecte principal de mon atelier et d'architecte en chef de l’institut. Cette double identité me permet de préserver mon indépendance intellectuelle, mais elle signifie aussi que je dois assumer une responsabilité et une pression immenses. Face aux diverses contraintes imposées par le système, et même lorsque je suis contraint de renoncer à une part de la liberté qui appartient à un architecte indépendant, j'ai maintenu mon cheminement d’exploration personnelle avec une certaine « résilience » intérieure. Mon travail quotidien est un processus continu qui consiste à naviguer avec prudence, et à ouvrir un espace au milieu des procédures administratives, des décisions collectives et de l'équilibre entre marché et commerce, réalisant ainsi mes idéaux personnels et mes recherches architecturales.
Ainsi, les deux forces qui m'habitent, l'attachement à mes idéaux personnels de conception et les devoirs et pressions de l'architecte en chef d'un grand institut, ont façonné mon quotidien de manière complexe et contradictoire. Je réfléchis, j'agis et j'avance sans cesse en cherchant à équilibrer l’idéalisme qui m’habite avec les réalités pratiques.
Pourtant, qu’il soit traditionnel ou contemporain, issu d’une pensée indépendante ou d’une commande nationale, tout projet doit finalement affronter les défis auxquels sont confrontées la survie et la vie humaines contemporaines — changement climatique, révolution technologique, recomposition géopolitique — et y apporter des réponses. Ces défis relèvent de deux aspects : le premier concerne l'environnement et les conditions fondamentales de l'existence humaine ; le second porte sur l'impact de l'espace architectural sur l'expérience vécue et l'esprit des personnes. Ainsi, le terme que j'ai retenu pour le titre de ce livre, « architecture vitale », exprime une attention partagée à l'environnement existant et à la situation vécue, en insistant à la fois sur l'interaction avec des environnements divers et sur la recherche de la création d'une situation poétique.
Dans notre pratique de conception, nous sommes constamment confrontés à des conditions réelles variées et à différents types d'espaces. Comme ces types d’espaces existent dans des environnements distincts, ils exigent l'adoption de stratégies de conception différenciées afin de générer des contextes et des expériences spécifiques. Cela recouvre globalement cinq types de stratégies de conception spatiale :
1. Jardins introvertis dans la ville
Cette stratégie de conception vise à transposer l’archétype spatial idéal d’« habiter dans la nature », traditionnellement réalisé par l'art du paysage miniature des jardins chinois, en une pratique architecturale adaptée à l'environnement urbain contemporain de forte densité. L'enjeu central est la création, à l'intérieur du bâtiment, d'un « jardin urbain » intérieur et vertical. Vers l'extérieur, le bâtiment adopte une façade enveloppante qui isole du bruit et du chaos urbains, et ne s'ouvre que de manière sélective vers les vues les plus favorables, établissant ainsi un espace intérieur de vie semblable à un refuge. Dans ce volume intérieur, nous brisons les limites d’un environnement entièrement artificiel en y introduisant la présence d’éléments naturels, qu'il s'agisse d'une nature physique miniaturisée ou de métaphores abstraites de la nature. S'écartant du modèle traditionnel des jardins, qui se déploient à l'horizontale, ce « jardin urbain » est vertical et stratifié, représentant une transformation contemporaine du concept de jardin classique. Dans le processus de conception, nous appliquons la logique spatiale du jardin à l'organisation des espaces fonctionnels, en mettant l'accent sur des relations essentielles telles que les vues cadrées et les lignes de regard. Au musée de Jixi, par exemple, la conception délibérée des circulations et des niveaux nous permet de créer des parcours tridimensionnels de déplacement et d'expérience, qui définissent clairement et rendent possibles à la fois des espaces publics dynamiques et des zones calmes propices à l'immersion, enrichissant ainsi la hiérarchie spatiale et l'expérience personnelle de l'usager au sein de l'architecture.
2. Symbiose du neuf et de l'ancien sur les « ruines »
Dans le processus d'urbanisation rapide de la Chine, la rénovation urbaine à grande échelle a laissé derrière elle de nombreuses zones à l'état de « ruines ». Ces secteurs, qu'il s'agisse de terrains vacants, de vestiges de bâtiments ou de constructions en attente de renouvellement, sont saturés de traces historiques et de traits culturels d'autrefois, et peuvent être considérés comme un « palimpseste ». Nous pensons que la première tâche de toute construction neuve ou rénovation est de préserver ces traces stratifiées, et d'étudier et de poursuivre le code génétique propre au site. La nouvelle architecture doit puiser son inspiration dans le contexte historique existant, lequel, à son tour, est revivifié par l'intervention nouvelle, ce qui forge une relation symbiotique et mutuellement bénéfique. Ainsi, Silo-Pavilion (Holiday Inn Express Beijing Shougang) installe de nouvelles structures directement au-dessus de vestiges industriels, les poteaux se prolongeant vers le bas pour traverser et relier les espaces nouveaux et anciens. Dans Instantaneous Arcadia, quatre structures temporaires ont été construites en association avec une terrasse, un arbre solitaire, les remparts de la ville et un promontoire préexistant. De manière provisoire, le projet a redéfini le sens du lieu et permis aux visiteurs de percevoir la profonde histoire inscrite dans le site.
3. Structures dans des environnements dépourvus de contexte
Cette stratégie est formulée spécifiquement pour traiter les situations de « tabula rasa », comme les nouveaux quartiers dépourvus de contexte historique, en élevant la structure au rang de langage de conception principal et de dispositif directeur. La structure n'est plus envisagée comme un simple système porteur : elle agit comme une force dominante, qui doit s'intégrer étroitement aux exigences fonctionnelles et à l'ordre spatial. Elle y parvient en façonnant des formes architecturales nettes et en établissant la hiérarchie spatiale interne, créant ainsi des espaces intérieurs dotés d'une atmosphère spécifique, ce qui aboutit en fin de compte à une cohérence entre intérieur et extérieur qui redéfinit efficacement l'environnement du site en lui conférant un fort sens du lieu. Concrètement, cette conception guidée par la structure s'attache surtout à lui donner des fonctions culturelles, formelles et d'organisation spatiale qui dépassent son rôle purement physique, faisant d’elle un vecteur direct du sens du lieu (par exemple, le gymnase de l'université de Tianjin). Elle peut aussi recourir à des structures légères, temporaires ou modulaires afin de produire une intervention douce et un contraste vivifiant avec l’environnement, utilisés pour « remodeler » et « activer » le site. Ainsi, l'ossature d'acier élancée employée dans la rénovation des habitations troglodytiques du temple de Foguang reproduit symboliquement la forme de la voûte intérieure et redessine l'espace afin d'exprimer un contexte profond ou une dimension commémorative, modifiant avec force l'atmosphère originelle du site.
4. Abris groupés à partir d'unités structurelles et spatiales
Le cœur de cette stratégie consiste à établir une unité de base qui remplit à la fois une fonction structurelle et une fonction spatiale, pour répondre au besoin d'espaces abrités dans des contextes environnementaux variés. Cette unité de base possède elle-même une logique structurelle claire et une échelle ajustable, et sert de point de départ à la réalisation d'une forme extérieure et des relations structurelles et spatiales internes de l'ensemble. Par l'expansion bidirectionnelle de l'unité (c'est-à-dire sa répétition et sa combinaison à l'horizontale et à la verticale), la conception crée un groupe d'abris très adaptable et ordonné. Cette structure en grappes directionnelles contribue à établir, dans l'environnement donné, une position, une orientation et un rapport clairs au paysage, favorisant ainsi une expérience d'habitat marquée à la fois par un ordre lisible et des variations dynamiques. À la différence des établissements humains développés naturellement, ce modèle d'agrégation est une intervention active : il recourt à la répétition et à la combinaison d'unités structurelles pour installer rapidement, dans des environnements nouveaux ou complexes, un ordre spatial organique et extensible et un sentiment d'appartenance. Le « Troisième espace » à Tangshan, par exemple, illustre l'empilement vertical d'unités : il rejette l’« étage standard » habituel et se compose d'habitations étagées et décalées, empilées pour former un vaste ensemble tridimensionnel.
5. Architecture fusionnant avec le paysage topographique
Cette stratégie vise à dépasser l'opposition binaire entre architecture et paysage. Elle prend pour modèle l'environnement humain idéal de la peinture de paysage chinoise, défini par trois éléments : montagne/forêt, maison et être humain, afin de construire un lieu où architecture et paysage sont fortement intégrés, accueillant la nature et se fondant dans les montages et les forêts. Nous explorons le potentiel d'une symbiose entre la « montagne » et « habitation » par la combinaison et la transformation. D'une part, nous protégeons l'écosystème naturel existant par des stratégies telles que la surélévation de la structure (sur pilotis) et la libération d'espace ; d'autre part, nous créons des reliefs artificiels à l'aide de techniques comme l'imitation de montagne et la construction de plates-formes. L'essence de cette approche réside dans la transformation mutuelle de la montagne et du bâtiment : certaines parties de l'architecture peuvent être sculptées en « bâtiment-montagne », tandis que les reliefs artificiels peuvent être considérés comme une « montagne-bâtiment ». On atteint ainsi, de manière abstraite et symbolique, un équilibre et une fusion entre l'artificiel et le naturel. Au Centre national de glisse, par exemple, la structure comporte une passerelle en toiture qui sert de contrepoids au porte-à-faux unidirectionnel surplombant la piste. Le toit en pente ombragé se transforme lui-même en une montagne simulée, visible de près par les personnes qui empruntent la passerelle, fait écho à la chaîne de montagnes lointaines et redéfinit la relation entre les hommes et la montagne-forêt.
Les vingt-trois projets rassemblés dans cette monographie sont classés approximativement selon ces cinq stratégies, et le lecteur constatera qu'au sein de chaque catégorie, les œuvres sont ordonnées de la plus petite à la plus grande échelle. Le plus petit projet du livre est un ensemble de sièges sur mesure, le plus grand est la zone de Yanqing des Jeux olympiques d'hiver de Pékin 2022.
Ce recueil est à la fois une synthèse rétrospective de ma pratique des vingt dernières années et le point de départ du prochain voyage. En publiant cette monographie, mon but premier n'est pas seulement de présenter, et de soumettre à la discussion les projets par lesquels j'ai cherché à répondre aux conditions actuelles de la Chine, mais aussi de partager la sagesse de conception que j'ai toujours tenue pour un principe, celle qui prend sa source dans l'architecture traditionnelle chinoise. J'espère sincèrement que cette expérience pourra transcender les frontières régionales et culturelles, et si elle pouvait, en particulier, apporter une étincelle d'inspiration à un architecte quelque part dans le monde, j'en tirerais une immense satisfaction.
Texte issu de Vital Architecture: Atelier Li Xinggang, monographie consacrée à l’Atelier Li Xinggang. Elle présente 23 projets réalisés par l’agence à travers des photographies, des plans et des dessins, accompagnés de textes concis. La sélection couvre un large éventail de typologies, ainsi que des projets d’aménagement intérieur et de mobilier. Les essais introductifs sont signés par Li Xinggang et par ses confrères architectes et enseignants Sakamoto Kazunari et Wilfried Wang.