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  • Douce dissonance

  • Kristiaan Borret

À l’occasion de la parution du livre consacré à la première édition du Prix Européen pour le Logement Collectif (co-édition Puente Editores et arc en rêve), la revue publie un extrait, traduit pour l’occasion en français. Dans le texte qui suit, Kristiaan Borret, bouwmeester maître architecte de Bruxelles entre 2015 et 2025 et membre du jury du prix (porté par l’Institut d’architecture du Pays basque et arc en rêve), salue la qualité architecturale des deux projets primés et leur capacité à faire école, dans l’optique du développement d’opérations collectives sociales ambitieuses, abordables et durables en Europe.

Les deux projets lauréats du Prix européen du logement collectif reflètent, de mon point de vue, les deux défis majeurs auxquels sont confrontées les villes européennes aujourd'hui : la crise du logement et la crise climatique.

La question du logement abordable est une priorité dans de nombreuses villes européennes. Là où se ressent le besoin d’un plus grande nombre de logements, l'offre est de plus en plus soumise à la marchandisation : spéculation locale ou investissements mondiaux. De ce fait, nombre d'habitants n'ont plus les moyens financiers de se loger convenablement en ville. Cette situation touche non seulement les ménages les plus modestes, mais aussi les enseignants, le personnel soignant, les policiers, etc. – des personnes exerçant des professions essentielles au fonctionnement de la vie urbaine. C’est ainsi que la hausse des prix du logement menace de bouleverser non seulement la composition sociale de la ville, mais aussi l'économie des services publics essentiels.

Cette crise du logement se déploie dans le cadre d’une crise bien plus vaste : le changement climatique et son impact sur la qualité de vie en ville. Face aux conséquences désormais indéniables de la hausse des températures et de la perte de biodiversité – notamment dans les zones urbaines densément bâties – un changement de paradigme dans la conception de notre environnement spatial est impératif. Au-delà de mesures d’atténuation urgentes, une transformation plus fondamentale de notre approche du développement urbain est nécessaire, afin de réduire drastiquement les émissions de CO2 émanant du secteur de la construction.

Ces deux crises ne sont pas distinctes, mais interdépendantes, car la transition écologique ne réussira que si elle est socialement inclusive. Face au caractère global du changement climatique, une réponse systémique s'impose. Nos villes ont besoin d'une approche sociétale impliquant tous leurs habitants et usagers, des plus riches aux plus pauvres. Comme l'a exprimé la politique française, ceux qui sont les plus sujets à la précarité, obnubilés par les « fins de mois » n'ont plus l'énergie de se soucier de la « fin du monde ». À l'instar d'autres problèmes complexes auxquels sont confrontées les villes européennes, il est vain d'aborder la transition uniquement par le biais de l’architecture. Elle requiert une réflexion transversale et une collaboration entre les différents champs politiques comme professionnels. Nous n'y parviendrons pas non plus en nous appuyant sur les seules actions individuelles, car celles-ci n'ont pas d'impact systémique, tous les individus n'ayant pas la même capacité à s'engager dans cette transition. Cette dernière doit être socio-écologique, sans quoi elle n'aura pas lieu.

C’est pourquoi je crois à la nécessité d'une approche collective face à la crise du logement et à celle du climat, raison pour laquelle je considère extrêmement important l'accent mis sur la collectivité dans le Prix européen du logement collectif.

La situation est similaire à Bruxelles, où j'ai occupé le poste de Bouwmeester Maître Architecte (BMA) de 2015 à 2025. Le BMA est un fonctionnaire nommé par le gouvernement qui défend en toute indépendance la qualité spatiale dans le développement urbain. Ce rôle est unique, car il englobe à la fois les outils formels et les pratiques informelles qui, ensemble, constituent le soft power du MA. Si le rôle le plus visible de l’équipe du BMA est l'organisation de concours d'architecture, cette dernière contribue également à inscrire de nouvelles problématiques à l'agenda politique, à promouvoir des solutions transversales et à impulser des changements dans la politique d'aménagement. Dans ce contexte, « l'égalité de qualité » est le mot d’ordre : dans la ville, l'ambition de qualité doit s'appliquer partout, et non seulement aux projets prestigieux, situés au centre-ville ou dans les beaux quartiers. Pourtant, il arrive fréquemment que des interventions spatiales visant à améliorer un quartier entraînent le départ de ses habitants, du fait de la hausse des prix de l'immobilier consécutive à ces améliorations. À Bruxelles, nous avons été confrontés à des comités d'activistes locaux qui réclamaient l'arrêt de tout projet de rénovation urbaine dans certains quartiers, car cela entraînerait inévitablement une gentrification. « Mieux vaut ne rien faire » est une position que je ne peux partager d'un point de vue éthique, vu ma profession, mais la gentrification est assurément le talon d'Achille de nombreux projets de régénération urbaine, même les mieux intentionnés. C'est une autre raison pour laquelle je trouve les deux lauréats du Prix européen du logement collectif très pertinents, y compris en regard de ma propre pratique, à Bruxelles.

La fin du mois

Le projet de logements sociaux La Borda à Barcelone, conçu par Lacol architects, propose un modèle d'habitat alternatif, axé sur la création de liens communautaires. L'architecture favorise cette cohésion sociale, notamment grâce à l'espace central ouvert et au partage de certaines fonctions au sein du bâtiment même. L'attention portée à la qualité architecturale n'est pas ici réduite à une conception superficielle, mais s'inscrit dans une démarche fondamentale. Ainsi, la buanderie bénéficie d'un emplacement privilégié, baigné de lumière naturelle, démontrant qu'il ne s'agit pas d'un espace utilitaire secondaire, souvent relégué au second plan par des préjugés sexistes, mais d'un lieu propice aux échanges. Des éléments d’une telle qualité sont rares dans les logements sociaux, souvent conçus pour le locataire « moyen », ou dans des projets immobiliers privés, où chaque mètre carré est exploité pour maximiser les profits.

La Borda, Lacol architects, Barcelone, 2018.
La Borda, Lacol architects, Barcelone, 2018. / Extrait du livre / excerpt from the book.
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La qualité architecturale de La Borda est sans aucun doute due au modèle de développement financier qui la sous-tend : une coopérative d’habitation. Cette forme de développement et de gestion du logement est anti-spéculative et offre aux membres de la coopérative la sécurité d’un logement à vie, à prix coûtant. En Europe, les coopératives d’habitation sont assez répandues dans certaines régions d’Allemagne et de Suisse et suscitent un intérêt croissant dans d’autres pays. Aux Pays-Bas, les autorités ont décidé d’apporter un soutien financier à la création de nouvelles coopératives. Les résultats restent toutefois limités, et il en va de même en Belgique. À Bruxelles, avec l’équipe de BMA, nous avons mené une campagne intensive dès le début de 2024 pour promouvoir les opportunités offertes par les coopératives d’habitation, en parallèle d’initiatives déjà en cours au sein du Fonds foncier communautaire bruxellois, qui s’apparentent à un modèle coopératif.

L’argument le plus important en faveur du logement coopératif réside dans son aspect financier, qui garantit un logement abordable à vie, grâce à un système ni public ni privé et qui pourrait, de ce fait, devenir un potentiel troisième pilier de l’offre de logements.

Cela dit, il y a aussi la question de la qualité architecturale. Puisque le principe n'est pas celui d'une production en série visant une efficacité maximale, la qualité de la conception se fait souvent plus affirmée. C'est le cas pour La Borda, tant dans l'intégration du bâtiment à son environnement que dans l'organisation du plan et la matérialisation des façades. Nous l'avons également constaté lors des concours organisés par BMA pour CLTB à Bruxelles. Par exemple, dans le projet lauréat « Tivoli » du cabinet V+ architects, les circulations partagées sont plus larges que d'ordinaire et les espaces extérieurs privés sont ouverts sur la rue, favorisant les rencontres entre les habitants et les passants. Une telle générosité n'aurait pas été possible dans des projets dépourvus d'esprit coopératif.

Deux projets bruxellois / two projects in Brussels.
Deux projets bruxellois / two projects in Brussels. / Extrait du livre / excerpt from the book.

La fin du monde

Le cabinet Esch Sintzel Architects a saisi l'opportunité d'intégrer des objectifs sociaux et des équipements collectifs à son projet de logement à Bâle, conformément aux exigences d'un client manifestement engagé ; ce type de commanditaire dont la Suisse a la chance de bénéficier. La singularité de ce projet réside dans le fait que ces ambitions ont été concrétisées par une démarche architecturale qui n’est pas partie de rien, avec un bâtiment neuf, mais a, au contraire, intégré le bâti existant. La structure en béton de l'ancien entrepôt à vin a été en grande partie préservée, puis surélevée et complétée par une nouvelle architecture. Une telle combinaison aurait pu engendrer des difficultés, mais elle a donné naissance à une véritable poésie architecturale. La façade, avec ses colonnes de bois apparentes à l'intérieur et sa composition colorée en filigrane à l'extérieur, fait écho à la structure en béton, qui conserve sa personnalité, bien distincte. La présence imposante de cette structure joue également un rôle surprenant dans les plans des appartements, en tant que pivot central de l'espace. En écho à Auguste Perret, l'imposante colonne de béton est comme un ami dans la pièce : on y trouve toujours quelqu'un chez soi.

Logements / collective housing, Esch Sintzel Architects, Bâle / Basel, 2023.
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La préservation de la structure en béton a permis de réaliser d'importantes économies d'énergie et de réduire les émissions de CO2 par rapport à une démolition totale. À Bruxelles, probablement plus qu'ailleurs, il a longtemps été question de raser tout bâtiment jugé inutilisable pour le remplacer par une construction neuve. Cette pratique, appelée « bruxellisation », témoignait d'un grand mépris pour le contexte existant. Depuis 2015, avec BMA, nous déployons des efforts considérables pour faire évoluer cette pratique et privilégier la préservation des bâtiments, ou du moins de leur structure en béton. C'est un élément clé pour réduire les fortes émissions de CO2 du secteur de la construction. Remplacer systématiquement les bâtiments existants par des bâtiments neufs performants n'est pas une solution, car la démolition des premiers ne tient pas compte du CO2 incorporé dans les structures existantes, appelé carbone intrinsèque. Une grande partie de l'énergie consommée antérieurement – ​​l'énergie grise – est gaspillée lors de la démolition, sans parler de l'énergie supplémentaire requise pour la démolition elle-même, puis pour la production et la fourniture des nouveaux matériaux de construction. Les bâtiments haut de gamme peuvent obtenir de bons résultats aux certifications de développement durable comme BREEAM ou LEED, grâce à leur faible consommation d'énergie opérationnelle, mais celle-ci ne compensera les émissions de carbone que dans plusieurs décennies.

Compte tenu de l'effet cumulatif des émissions sur le climat, les réductions de CO2 réalisées dès aujourd'hui sont bien plus importantes que celles de demain. Nous avons besoin de stratégies qui réduisent les émissions maintenant, et non dans 30 ans.

Pour favoriser une transition systémique dans le secteur de la construction, il est non seulement indispensable de réutiliser les bâtiments à l'architecture exceptionnelle, mais aussi de généraliser cette pratique. L'énergie grise et le carbone incorporé confèrent une valeur, même aux bâtiments les plus banals. Cette prise de conscience se répand en Europe. À Bruxelles, le nombre d'immeubles de bureaux vacants transformés en logements a fortement augmenté depuis 2021. Aujourd'hui, jusqu'à 40 % des grands projets de logements (plus de 5.000 m²) proviennent de la transformation d'anciens immeubles de bureaux des années 1970, 1980, voire 1990. Cela montre que la réutilisation n'est plus une pratique marginale. Bien qu'encore à ses débuts, l'ambition doit être de la généraliser.

Douce dissonance

Les deux projets lauréats du Prix européen du logement collectif démontrent avec éloquence qu'il existe de nouvelles voies pour développer un logement abordable et durable, notamment à l'échelle collective. Je voudrais conclure par un compliment personnel. Dans le cadre de mon activité de BMA à Bruxelles, j'ai participé à de nombreux jurys de concours. Il arrivait souvent que le projet lauréat soit certes mérité, mais moins stimulant que celui arrivé second, car il présentait une forme « atypique » par rapport aux attentes – parfois très conventionnelles – du jury. Par exemple, un plan trop original, au risque de mécontenter les futurs résidents ou une profusion d'espaces communs, nuisible à l'équilibre financier ou encore une incompatibilité entre le client et l'architecte, une relation qui n'avait pas fonctionné. C'est pourquoi je suis particulièrement ravi de ce que l'on pourrait appeler la victoire des « atypiques stimulants » dans les projets primés de Lacol et d'Esch Sintzel : merci pour la buanderie baignée de soleil à Barcelone et merci pour l'imposante colonne qui fait obstacle à Bâle ! •

Où trouver le livre : Puente editores.

Kristiaan Borret

Kristiaan Borret (1966) est un architecte et urbaniste belge. Il a étudié l’architecture, la philosophie et les sciences politiques à KU Leuven et à UC Louvain, et il est également titulaire d’un master en urbanisme de l'Universitat Politècnica de Catalunya (Barcelone). Depuis 2005, Kristiaan Borret est professeur invité en design urbain à l’université de Gand. Il a été directeur de la Faculté des sciences du design de l’université d’Anvers en 2014. De 2006 à 2014, il a occupé la fonction de Bouwmeester (Maître Architecte) d’Anvers, avant d’assumer le même rôle à Bruxelles, de 2015 à 2025. Il supervise également, depuis 2017, les transformations urbaines d’importants quartiers d’Amsterdam, notamment Oostenburg et Hamerkwartier. Kristiaan Borret a beaucoup publié et siège dans plusieurs conseils liés aux politiques publiques et à l’architecture, notamment au sein du comité scientifique international d’Europan, du Flemish Architecture Institute et de la revue A+. En reconnaissance de son travail, il a reçu le Prix flamand de la culture pour l’architecture en 2013.

La Borda, Lacol architects, Barcelone, 2018.
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Deux projets bruxellois / two projects in Brussels.
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Logements / collective housing, Esch Sintzel Architects, Bâle / Basel, 2023.
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Logements / collective housing, Esch Sintzel Architects, Bâle / Basel, 2023.
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Logements / collective housing, Esch Sintzel Architects, Bâle / Basel, 2023.
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