Emmanuelle Borne. L’exposition Emotional Heritage prolonge celle que nous aviez présentée à la Biennale d’architecture de Venise en 2023. Si une partie des éléments montrés à arc en rêve – dessins, maquettes et films – existait déjà, vous proposez ici une nouvelle scénographie, adaptée à la configuration de la grande galerie du centre d’architecture. Pouvez-vous d’abord nous expliquer pourquoi vous avez choisi ce titre, « Emotional Heritage », que je traduirais par « Héritage sensible » en français ?
Eva Prats et Ricardo Flores. « Emotional Heritage » traduit l’attention que nous portons à la dimension intangible du patrimoine bâti. Nous voulons capturer ce qui est suspendu dans l’air, ce qui charge l’atmosphère d’un lieu, l’émotion qu’il génère. Cette part d’intangible est liée à la charge mémorielle d’un bâtiment, aux vestiges qui portent la trace des générations qui ont occupé les lieux et qui ont participé à définir l’espace qui nous est confié. Ce sont les traces de ces fantômes que nous voulons préserver en tant qu’architectes.
EB. Vous vous attachez aux fantômes du passé mais aussi aux spectres du futur…
EP et RF. Oui, le travail de réhabilitation prend en compte les usagers qui viendront investir l’espace suite à notre intervention. Il faut préparer la suite, faire place à celles et ceux qui arrivent et qui, à partir de leurs appropriations, marqueront à leur tour les lieux de leurs propres fictions. Pour cela, nous déployons une méthode de travail qui comprend notamment des dessins à la main, des dessins à différentes échelles – des observations rapprochées au 1/20e jusqu’à des vues élargies du contexte urbain au 1/500e environ – et des maquettes de travail aux mêmes échelles que les dessins qui nous permettent de tester plusieurs scénarii de réhabilitation.
EB. Pour l’exposition à arc en rêve, vous avez, comme à Venise, fait le choix du foisonnement en disposant ces documents graphiques, ainsi que les maquettes et les photographies de 2 mètres par 3, sans oublier les films, dans les six travées de la grande galerie pour illustrer différents thèmes.
EP et RF. Avant l’entrée dans la galerie, nous avons installé un petit théâtre de papier du Centre d’art dramatique de la Sala Beckett à Barcelone (2017), qui symbolise la condition fragile de la ruine. Cette petite installation, aux côtés des maquettes perchées sur de longues jambes qui attendent les visiteurs dans la salle d’entrée, est là pour indiquer que lorsque nous nous engageons dans un projet, ceux qui nous ont précédés demeurent présents, à la façon d’esprits qui nous guident et nous inspirent.
EB. La première travée présente le premier des quatre thèmes que vous avez choisi d’explorer, « Dessiner avec le temps », en l’illustrant par le Mills Museum, à Majorque, issu de la transformation d’un moulin à farine du 17e siècle en musée (2002). Vous placez l’accent sur la phase d’observation qui a précédé la conception de votre projet, durant laquelle vous consignez les différentes étapes d’un bâtiment à travers des dessins réalisés à la main…
EP et RF. Ici, nous voulons présenter l’accumulation des époques dans un bâtiment. Nous avons choisi de mettre en exergue cette phase d’observation qui est la nôtre, que nous menons en dessinant à la main – au crayon essentiellement – toutes les dimensions et tous les éléments des lieux tels qu’ils se présentent à nous. Nous préférons ce mode de représentation à l’inventaire photographique car il nous permet de mieux saisir les éléments constructifs, de comprendre la façon dont un bâtiment s’est consolidé au fil du temps, de distinguer des traces plus sensibles et parfois invisibles. Le dessin à la main participe à la constitution d’une somme d’archives qui documentent le contexte culturel, constructif et économique du bâtiment. Ce mode de représentation nous engage dans un processus comparable à une démarche archéologique. Il ouvre la voie à des questions précises, par exemple sur ce qui a généré l’emplacement d’une ouverture à tel endroit plutôt qu’à un autre. Nous entrons pour ainsi dire en collaboration avec le temps. Nous ne savons jamais a priori quels éléments du passé nous allons mettre à jour, et ceux qui seront utiles aux appropriations à venir. Le dessin permet d’être attentifs, sans préjuger de ce qui nous plaît ou pas, pour ensuite, seulement, au regard du programme, décider de ce que nous conserverons et de quelle manière.
EB. Combien de temps consacrez-vous à étudier les traces du temps ?
EP et RF. Il nous faut quelques mois pour constituer ces archives de l’état actuel, que nous consultons ensuite pendant toute la durée d’un projet pour vérifier la pertinence de nos choix. Nous procédons généralement par soustraction, par exemple en clarifiant des circulations, en créant de nouvelles ouvertures pour capter la lumière, ce que nous essayons de faire dans la continuité de l’existant. Par exemple, la machine à grains du Moulin avait été occupée illégalement par des familles qui avaient percé des portes et des fenêtres. Nous avons conservé ces ouvertures qui nous ont aidé à séquencer le parcours muséal.
EB. La deuxième travée est consacrée à la présentation du Centre culturel Casal Balaguer, à Majorque (en collaboration avec Duch-Pizà Arquitectes), à travers le thème « Le droit d’hériter ». C’est-à-dire le droit dont dispose chaque génération de transformer et d’adapter un bâtiment à un nouveau programme et des nouveaux usages. Casal Balaguer est à cet égard une formidable étude de cas.
EP et RF. Oui, sans ce droit d’hériter, les bâtiments deviennent des reliques, des objets figés. Nous menons la transformation de Casal Balaguer depuis 18 ans. C’est un projet qui a connu cinq phases, la première achevée en 2010, et la dernière en 2016. C’est très lent, car le projet est tributaire des subventions publiques, mais ça nous va très bien. Ce bâtiment est une véritable capsule temporelle : construite au 14e siècle, cette maison familiale a fait l’objet d’une extension au 16e, puis à nouveau au 18e siècle. Quand nous avons remporté le concours pour la transformer en centre culturel, en 2001, c’était déjà un collage de différentes époques. Il nous fallait la réhabiliter sans perdre le fil de son histoire majorquine. Parfois, l’existant se montre récalcitrant à recevoir un nouveau programme. Nous nous attachons alors à compléter le palimpseste architectural plutôt que d’y entrer par effraction. L’exposition comprend une vidéo qui montre comment différents fragments de ce bâtiment entrent en résonance. Par exemple, nous avons conçu et réalisé un escalier qui s’arrime à la tour existante : l’un et l’autre bénéficient de leurs ouvertures respectives, à la manière de Roméo et Juliette. Nous avons aussi choisi d’exposer des modèles réduits qui nous ont servi de tests pour créer des liaisons, par exemple entre le patio et la coupole. Emotional Heritage présente des bâtiments réhabilités mais avant tout notre cuisine interne, notre processus de travail.
EB. La troisième travée illustre, à travers des maquettes et des dessins de la Sala Beckett (2016) et du projet de réhabilitation de l’entrepôt Yutes à Barcelone (2005), le thème de « La valeur d’usage ». Il désigne à la fois l’utilisation de bâtiments existants à d’autres fins que leur fonction d’origine et la façon dont vous réemployez, in situ, des éléments de ces bâtiments. Dans la Sala Beckett, nous avez composé un véritable cadavre exquis. Quant à Yutes, c’était la première fois que vous travailliez sur un patrimoine contemporain…
EP et RF. Effectivement, nous avions l’habitude, jusqu’au projet Yutes, de travailler sur des vestiges historiques. Ce sont les clients, des fabricants de textile, qui nous ont sensibilisés à la qualité de ce patrimoine industriel du 20e siècle. Nous en avons étudié chaque élément, chaque fragment, sans tenir compte de leur valeur économique. Dessiner et cataloguer des portes ou des fenêtres, même ordinaires, nous permet d’enrichir la culture architecturale de l’agence. Les commanditaires nous ont demandé d’utiliser tout ce qui existait sur place plutôt que de nous en débarrasser : ce sont eux qui nous ont familiarisés avec ce type de réhabilitation radicale (radical reuse). Nous avons déposé, remis en état et reposé certains éléments, comme les fenêtres. L’enjeu consistait à créer des espaces de stockage supplémentaires. In fine, nous avons aussi réorganisé l’espace, en transformant par exemple les balcons en espaces de circulation.
EB. Les quatrième et cinquième travées de la galerie d’arc en rêve sont réservées au projet de réhabilitation du Théâtre des Variétés, que vous menez en ce moment même à Bruxelles, en collaboration avec Ouest architecture.
EP et RF. Nous y avons installé une table de dix mètres de long autour de laquelle nous convions les visiteurs à feuilleter les différents dessins d’archives et carnets, de tailles et de phases de projet variées, à la manière de convives d’un banquet invités à se servir. Ces documents présentent toutes les phases de conception de la réhabilitation de ce bâtiment des années 1930 à travers des dessins, des plans, des photos ainsi que des maquettes. L’axonométrie de 3 mètres par 2 n’est pas seulement là pour représenter le forum central ; elle nous a permis de vérifier que nous n’avions dilué l’ambition initiale du projet au fil des études.
EB. Emotional Heritage est, à la manière des strates des bâtiments que vous réhabilitez, un palimpseste en trois couches. C’est une exposition présentant vos projets, ainsi que les coulisses de votre démarche. C’est enfin une présentation sur l’acte même de monstration avec, dans la sixième travée de la galerie, une mise en abîme de l’exposition via le truchement d’une maquette hyperréaliste qui reproduit, aux échelles 1/25e et 1/10e, votre scénographie pour le lieu.
EP et RF. Cette maquette est disposée à la fin du parcours. Nous l’avons installée à cet endroit pour que les visiteuses et visiteurs, en explorant en sens inverse les salles qu’elles et ils viennent de découvrir, renouvellent leur regard sur l’exposition… On y montre aussi un montage conçu par Jonny Pugh (studio films) qui compile différents films que nous avons réalisés avec lui pour l’agence et que nous n’avons encore jamais diffusés dans le cadre d’une exposition. Jonny les a montés en diptyques ou en triptyques, de façon à montrer les résonances entre différentes réalisations de l’agence. Emotional Heritage est une exposition constituée d’échos multiples, entre générations, entre époques, entre nos projets et entre nos différents dispositifs de documentation et de représentation. • Propos recueillis à arc en rêve le 23 avril 2026.