Béatrice Darmagnac raconte l’expérience vécue dans leur maison avec son compagnon et sa famille dans toutes ses dimensions – architecturales, techniques, paysagères, mémorielles et émotionnelles. Elle nous place face à un « habiter » qui fait penser à La poétique de l’espace du philosophe Gaston Bachelard. Son récit à plusieurs voix mêle le quotidien des artistes à celui de leur espace domestique. Progressivement, on se sent pris au piège d’un scénario de film catastrophe. L’effroi laisse place à la colère, créations et luttes s’entremêlent. Les rapports humains, entre coups bas et solidarité. C’est que les artistes savent se saisir de cette maison qui se contracte et se rétracte dans son sol déséquilibré par le changement climatique comme d’un objet de recherche et de mise en abîme. Le texte qui suit fait état des différents types de langages capables de tisser ce récit : fragments de vie ordinaire, mots-valises et néologismes pour dire l’impensable, termes froids de la justice. Progressivement, l’histoire singulière se transforme en narration universelle : ce qui arrive aux occupant·es de cette maison nous attend peut-être tous·tes et ouvre une question cruciale : de quoi héritons-nous ? Le paysage ou les souvenirs d’enfance priment-ils sur la valeur marchande ? · Fanny Léglise
Dans L'esthétique des ruines paru en 2015, l’artiste et chercheur Miguel Egaña interrogeait les formes et esthétiques contemporaines dont s'emparaient certain·es artistes. Selon une « tradition ruiniste » héritée du peintre Hubert Robert, il est aujourd’hui toujours question d'interroger la condition particulière de ces « états » de formes et de matières, entre mémoire et oubli. Le studio_df_artdesign a toujours travaillé ces notions : l’entropie, les phénomènes, les météores, les forces en présence ou les mécaniques sont approché·es comme autant d’agent·es sculpteur·ices révélateur·ices de vanités précieuses, ou bien, au contraire comme paradigmes forçant la « protection » ou la conservation.
Mais que se passe-t-il lorsque les espaces que nous avons transformés en lieux par la construction d’œuvres d’art ou d’architecture deviennent des avoir-lieu, mouvants, évolutifs, instables – malgré et au-delà de nous – nous précarisant émotionnellement et structurellement ? Un sentiment populaire à l’heure des dérèglements climatiques et leurs conséquences.
2021
Janvier. Cet hiver est interminable… delapLuiedeLaPluiedelapluie… Des rigoles se creusent… Les bottes se chargent et ajoutent du poids à l’impulsion.
Février. 19,3°… Les oiseaux chantent un printemps trop précoce. Nous installons deux nouveaux lieux : Techne et Arbre de vie, tous les deux à la Maison de l’eau de Jû-Belloc (Gers) avec l’Institution Adour, en lien avec l’Agence de l’Eau française.
Avril. Cela fait un an que Christine est décédée. Paul est à la maison depuis quelques semaines. Son Covid long transmis par Christine l’a transformé. Il habite cette maison sans y prendre sa place.
Avril. Rage.
Avril. Fracture du myocarde.
Avril. Arrachement.
Avril. Cet avril a été interminable.
2022
Janvier. Hiver secsouffrirvivant. Paul s’est endormi pour ne pas se réveiller. Ce monde l’a épuisé.
Février. Les 2 °C de réchauffement climatique sont atteints ce mois-ci…
Mars. Nous sommes à Rafin… Nouvelle destinationvie. Voyons où tout ceci nous mène. Pas plus de pluie ce mois-ci.
Avril. Pasdepluie. C’est merveilleux, nous passons un printemps au potager et dans la forêt. Nous envisageons des aménagements, des transformations pour rendre la maison nôtre, progressivement.
Il y a trop de maîtrise dans cet espace. Peut-être devrions nous aller vers la vie.
L’espoir de limitation d’augmentation de la température globale à +2° C est foutu.
Mai. Pasdepluie et 3 °C au-dessus des normales saisonnières. Il a même fait 38 °C il y a quelques jours… Nous avons mis en marche la piscine pour le bonheur de tous·tes.
Notre ancienne maison est vendue. Nous allons pouvoir investir dans les travaux de rénovations.
Juin. Les champs souffrentjaune, et des lézardes au sol séparent les herbes dans le champ.
Les frais liés à la maison et à tous les papiers de transmission ont été élevés. Nous devons réduire les dépenses liées à l’énergie. Nous envisageons des panneaux solaires, l’isolation des combles, de mettre des doubles vitrages et de récupérer les simples pour faire un jardin d’hiver. Nous avons hâte ! Changer la chaudière à gaz serait bien aussi…
Un arrêté préfectoral nous fait annuler le vernissage de Pas Chassés, exposition collective des étudiant·es de l’ESAD des Pyrénées à la Maison de l’Eau de Jû-Belloc.
Technè briques quel effortchaleur. La nuit sur place avec trois ventilateurs.
Nous voulons changer nos simples vitrages. Le commercial vient, fait le tour de la maison et nous alerte sur les fissures des montants. C’est vrai qu’elles viennent d’apparaître. Nous allons les surveiller.
Juillet. Réveil en sueur après un bruit métalliqueétrange. Les linteaux claquent d’étirement.
« Pendant que les champs brûlent, j’attends que mes larmes viennent, et quand la plaine ondule, que jamais rien ne m’atteigne…» Cette chanson de Niagara fera notre été. Arnaud photographie le ciel orange des fumées de la forêtLandes.
La vie à +4 °C ne sera pas… Bonheurpiscineamis.
Il est temps de s’inquiéter des transformations. Notre plombier est venu et nous avons convenu d’un poêle d’appoint au bois-bûches dans le salon et l’installation d’une chaudière à granulés. Il faut donc construire un abri adossé à la maison pour le stockage des granules de bois.
Aujourd’hui, nous sommes extrêmement inquièt·es. Nous avions invité un ami maçon à faire le devis de l’abri. Très direct : « je ne ferai jamais d’abri ici. Je ne veux pas avoir de problèmes ». Après une longue explication, beaucoup de gestes autour des angles de murs et des raclages de sol avec le pied, il nous met devant l’évidence : le bâtiment où se trouvera la chaudière est en train de basculer et se décrocher du bâtiment principal. Mais pas seulement. Les angles des murs se détruisent et ne feront que bouger à l’avenir. Des questions fusent sur la construction en briques, de fondations filantes, de chappe sur vide-sanitaire, d’hourdi au sol, d’hourdi pour les combles, le doublage des briques en briquettes, des antécédents de la maison. Plus la discussion avance plus nous nous rendons compte que nous savons peu de choses sur l’historique de la maison. Hormis l’intervention de sociétés pour une étude de sol et la pose de micros pieux dans les années 1990. Arnaud s’en souvient. Mais au-delà... Il nous faut nous plonger dans les archives.
Août. Nous avons pris conseil. Les experts ont fait des prévisions, voire des prémonitions… Nous avons trouvé les plans de la maison. Quelques documents. Nous n’avons pas de mémoire directe. Nous avons décidé de faire notre vie là où la vie nous menait. Ce que faisaient les parents d’Arnaud sur la maison n’était jamais évoqué lorsque nous venions en vacances ici.
La piscine et le pool house ont été construits en creusant et créant un talus de gravas. Le pool house repose dessus. Alain se souvient des travaux.
Septembre. Nous déclarons notre chaos à la mairie et à l’assurance.
Nous ne pouvons plus ouvrir les portes des armoires encastrées de la salle de bain, du garage… Les BA 13 se fissurent et s’arrachent du plafond. Des fissures sont apparues sur TOUS les murs. Dedans, dehors. Nous avons fait le tour complet de l’architecture. C’est improbable, incroyable. Les déplacements et ruptures sont spectaculaires.
Octobre. +4,4° C… Les quelques gouttes qui tombent semblent s’évaporer dans la seconde. 29,3 degrés hier encore…
Le pool house est un blocosbasculélandais. L’encadrement de porte est décollé du sol, qui lui, plonge. La poutre qui s’écarte laisse place à la peinture étirée, puis absente, révélant le frottement des murs contre le béton. Encore quelques centimètres avant d’évacuer les plantes.
Journées des portes ouvertes des ateliers artistes ; nous recevons dans ce chaos. Tempête qui emporte tout sur Technè.
Novembre. Pluietorrentielle. Technè est reconstruit.
Nous vivons le déconstructivismeimposé. L’éco-anxiété existe. Mais existe-t-il le burn out catastrophe naturelle ? Dépression. Cran supérieur. Voir un·e psychiatre.
Décembre. L’espace se déforme, illusionréel ?
Bilan 2022 : – 31 % d’eau et + 1,8 °C Lorsque les gens meurent, leur maison suit.
2023
Janvier. Aujourd’hui une liste de dégâts, des photos, ont été envoyées à l’assurance.
Médication soignerbéquiller.
Février. En préparant l’arrivée de l’expert, Arnaud a passé la jambe à travers le sol en tondant… Des dolines se forment dans le jardin ! Pasdepluie.
Mars. Prise en compte assurance déclaration dégâts. Et la pluie, on peut en demander ?
Avril. Tout ce qui n’est pas tombé jusqu’ici est jeté au sol aujourd’hui. Torrentiel sur fissures… Beau tableau. Sommes-nous hanté·es par des biais d’intentionnalités, et ne voyons-nous plus que le désastre ? Nous ne voulons pas nous laisser ensevelir par ce fatras d’idées.
Mai. La catastrophe naturelle 2022 au Bulletin Officiel… Un minimum.
L’article L. 125-1 alinéa 3 du Code des Assurances dispose que : « Sont considérés comme les effets des catastrophes naturelles, au sens du présent chapitre, les dommages matériels directs non assurables ayant eu pour cause déterminante l'intensité anormale d'un agent naturel ou également, pour les mouvements de terrain différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols, la succession anormale d'événements de sécheresse d'ampleur significative, lorsque les mesures habituelles à prendre pour prévenir ces dommages n'ont pu empêcher leur survenance ou n'ont pu être prises. »
Bon j’ai un peu trop prié en janvier... Des trombes, puis des trombes… Le soleil existe-t-il encore ? Il est incroyable de voir à l’œil nu et dans un laps de temps si court le mouvement de ce sol. Des fissures se déplacent en 5 jours. Comment l’expert pourra-t-il différencier les fissures ? Tout est sali et gagné par des moisissures, les poussières de l’été se collent par humiditépermanente…
L’expert d’assurance est venu… ce n’est pas encourageant. C’est subjectifassurance.
Faute des arbres. Abattre à 1,5 x la hauteurarbre = sauverassurer maison. Une fois et demi la hauteur des arbres, cela fait 30 mètres. Cela signifie que l’on doit raser la forêt.
Juin. Fêtemusique médiocre / tempêteexceptionnelle. Vents à 180 km/h. Concrètement ? Vingt arbres au sol dont un maisonvoisin, des racines à l’air telles des monstres prêts à dévorer au passage du portail, voilages arrachés, pots de fleurs dans l’allée commune, des bébés pies traumatisé·es, puis mort·es, mare qui déborde, amphibiens morts, arbres feuillusvoiles jusqu’à vriller et céder, jonchage de branches et brindilles font croustillersol, vers de terre noyés, champs qui débordent et lessivent jusque dans les rues basses, égoutsfontainesversailles, humain·es qui perdent la tête en slip yeuxperdus, ou un couple dont la femme en déambulateur hurle sur son mari pour qu’il évacue le sinistresinistre… À partir d’aujourd’hui, vérifier chaque implantation de racines, et éliminer tous les êtres menaçants de cette forêt. Gâchis. Colère. Cinquante ans égoïstes et irraisonnés font foncer dans le mur des périls.
La piscine fuit. Nous aussi.
Juillet. Refusassurance prise en charge des dégâtscatastrophenaturelle.
Il y a des moments où la « petite » et la « grande » histoire se révèlent l'une l’autre. Le changement climatique est un fait. La société, n'est pas prête.
Aujourd’hui, nous cassons le dallage de la piscine pour aller chercher le problème. Trois jours de travaux. Les tuyaux ont subi trop de déplacement de terrain et ont cédé dans leurs coudes. Heureux·se de savoir que le PPR 2014 a été pris en compte pour les eaux usées en souple.
Vendrepromoteurcolère. Quelle est la valeur de la maison aujourd’hui ? La valeur vénale est de 280 000 euros. Mais là, le terrain est inconstructible à terme, la maison est une future ruine… 50 000 euros. Pas de quoi créer équivalentailleurs.
Août. Dépressionsurpression. Amplitude des choses, trop peu, puis trop fort, cyclique. Incapacité travailcorpstête.
Septembre. « Chère forêt… »
Des tocs apparaissent. Vérification journalière des fissures. Regarde, ici, une nouvelle. Angoisse au moindre bruit.
Octobre. Crise sinflammatoires en augmentation.
Novembre. Nous prenons un avocat.
Décembre. PetitegrandeHistoire. La société n'est pas prête pour de telles expressions du sublime. Mais tout se défait. La solidarité des assurances, l'accompagnement post-catastrophique, l'économie du « faire-face »...
On part en Espagne, comme prévu en 2021 ?
2024
Janvier. Un nouvel expertsignal raser forêt.
Février. Pose de jauges, pose d’étais… L’état 0 est décrété aujourd’hui… Mesure du chaos. Nous évoluons dans un espace morcelé par des lignes brisées et des angles obtus, les étais de 3 mètres de haut plantés dans le béton nous font un tremplin du regard, non, pas vers le ciel, mais bien sur les balafres de la maison.
Avril. Le sentiment de vouloir être ailleurs nous envahit progressivement. Lorsque nous regardons le plafond de notre chambre, nous voyons de multiples paysages inventés comme le faisait Léonard De Vinci sur mursauréolés. Mais lorsque l’on veut se jeter dans le réel par la fenêtre, les moisissures gâtent la clarté. La dernière fois, je me suis approchée, chaque point vivant est un monde.
L’expression Et si… commence un peu trop nos échanges. Nous confondons les projets, les projections, le rêve, les anticipations. Mais il faut bien résister. Résister par le projet. Résister par l’adaptationrobuste.
Mai. Détestation des boomersimbus d’un système capitaliste qui détruit et ne sont même pas capables de construire et laisser mémoire ou héritage.
Juin. Arbre de vie. Début de la magieinvoquée.
Juillet. Tous les arbres que nous avons plantés, même les petits fruits ne poussent pas ici. Ils se noient l’hiver et sont compressés par la réduction de l’argile l’été. Quelle essence supporte cela en jeune plan ? Inquiétude.
Août. Nous nous sommes jetés nos tripes au visage pour la 20e fois depuis 2020.
Et In Arcadia Ego1. En Arcadie je suis aussi. Même en Arcadie je [suis]. C’est ce qui m’est venu à l’esprit ce soir dans cette piscine. L’eau était canicule à vous faire douter de votre corps et des lois physiques, vous portant sans présence. Adossée contre l’escalier hurlant encore les rayons abusifs. Je me laissais confondre, les limites de peau et ma porosité dans cette tombée du jour. L’eau, l’air, la lumière, moi, s’interpénétraient, se liaient. J’étais apaisée. Je regardais la valse des soifs de chauves-souris. Les degrés n’ont eu aucune pitié pour leur résistance. L’urgence leur faisait oublier ou accepter ma présence dans cet angle. Moi, je me diluais. J’ai senti faire partie de cet espace à ce moment-là. Enfin. Au milieu de ces ruines. Au milieu de ces herbes folles. Dans cet angle fissuré de piscine. Antagonismes du présent où les structures bancales humaines sauvent les rares derniers spécimens sauvages.
Septembre. Je ne fais que peu et me sens surbookée. J’ai horreur d’être débordée, littéralement prise dans un flot/flow que je ne maîtrise aucunement.
Arnaudsilencetoujours.
Novembre. Ne plus subir cette situation, créer avec ces conditions, avec cette histoire.
Décembre. Toute cette lutte nous prend la têtecœur. Nous n’avons plus la force de rien, tout semblant être joué d’avance. Reprendre la main. Nous organiser. À force de distorsion et de décollement dans notre intérieur, je ne souhaite plus inviter à la maison. Hontesituation. J’ai même peur pour les invité·es. Un tel poids, cet hourdi surdimensionné en béton, au-dessus de la tête. C’est une lourde épée. L’eau dans la peau de Technè gelée, côté Adour, l’a dépecé. Lui, il sera une belle ruine.
2025
Janvier. L’idée de la stabilité précaire de notre habitat devient de plus en plus claire.
Février. Arbre de vie. Continuer la construction.
À force de constater l’avancée des dégradations et l’avenir funeste de notre bauen, à conscientiser, je me demande si notre colèretristesse a provoqué les dégâts.
Mars. Résidence à BAM Projects2. « […] Par la décision de porter notre expérience en œuvre d'art total afin de méta-morphoser ces ruines économico-sociales, politiques, écosophiques, éthiques, nous proposerons en sortie de résidence la naissance d'une Principauté dont l'existence se définira grâce à la collaboration d'artistes, de juristes, d'élus, d'économistes, de hakers… Ce sera la Principauté des Réfugiés Climatiques (PRC). En sortie de résidence, nous aurons ébauché une constitution, une esthétique, une économie. Un avenir, où les possibles le sont encore. »
Éliminer le pathos. Passer par le crible de l’art. Rencontrer les mots des autres. Réunir et faire nation avec les abandonné·es en lutte.
Aujourd’hui, nous sommes allé·es rencontrer Franck Piovesan à la librairie La Mauvaise Réputation. Nous avons échangé et envisagé de présenter notre travail autour d’ouvrages pouvant interpeller sur notre recherche. Il nous a parlé d’un essai philosophique dont le titre pourrait nous intéresser : Obsolescence des ruines3 de Bruce Bégout. Organisons quelque chose !
« Les maisons endommagées par la sécheresse sont celles dont les fondations sont ancrées dans un sol dont la consistance et le volume se modifient en fonction de sa teneur en eau. Il s’agit de sols dits sensibles aux variations hydriques tel que l’argile, laquelle est sujette au phénomène de RGA (retrait-gonflement des argiles). Par ce phénomène, le terrain argileux se rétracte en période de sécheresse (c’est le « retrait » : le sol devient sec et cassant) puis il gonfle lorsqu’il se réhydrate par les pluies (c’est le « gonflement » : le sol est alors souple et malléable). Le phénomène de RGA occasionne des enfoncements non uniformes du sol autrement dénommés « mouvements de terrain différentiels ». Ce qui provoque des désordres importants en superstructure : fissurations, distorsion des portes et fenêtres, tassement de dallage, rupture de canalisations.
Nous réfléchissons à une principauté. Les filles ont toujours rêvé d’être des princesses. Mais que seront les droits dans cet espace ? Les droits de l’Homme et de l’Humus sont écrits. Le projet d’adaptation qui mobilise tous nos savoirsdésirs de conservation des humains et non humains est cristallisé dans une ferme en aquaponie qui fera face à tous les préjudices naturel.
Une esthétique de la plasticité des matériaux est la ligne des œuvres.
Le motif de la fissure et de la rétractation, de la mesure, sont omniprésents.
World Impact Summit. Il fallait y être et aller applaudir Paul Watson. Mais ne nous parlez plus d’efficience ni de résilience. Ce que nous voulons, c’est de la robustesse.
40% d’eau en moins sur le territoire national dans 25 ans. Nous n’avons pas le temps de vous suivre. Nous ne voulons pas être résilient·es. Car si nous le sommes et le permettons, les autorités s’autoriserons à nous affaiblir encore par de mauvais choix politiquesenvironnemantaux. Laissons tomber ce schéma qui essouflemonde.
Avril. Hahaha, notre avocat part dans la partie adverse ! Luttecontacts.
Mai. Déboutés. Il semblerait que nous puissions faire face à une mise en péril du bâtiment. Effroyable.
Juin. Nous commençons à exposer nos difficultés à nos ami·es proches. Iels nous proposent leur aide. D’un côté, les outils et œuvres, de l’autre, les corps, au milieu, du chaos, les meubles et héritages. S’éparpiller sans se perdre.
Juillet. Avocate peu active. Nous lui présentons la jurisprudence que nous avons trouvée lors de nos recherches à BAM Projects. Maître Marcilly évoque un jugement qui met en évidence certains faits. « L’année 2022 a été marquée par un épisode de sécheresse historique car particulièrement long et intense. Par l’effet du réchauffement climatique, ces phénomènes devraient se produire à nouveau. Les dégâts tendant à s’accélérer dans leur ampleur et leurs conséquences, ils ont fait exploser la sinistralité de la garantie « catastrophe naturelle » des contrats d’assurance habitation. Selon les chiffres donnés par France Assureurs, depuis 2016, la sécheresse représente 60 % de la sinistralité de la garantie « catastrophe naturelle » tandis qu’elle était de 37 % de 1989 à 2015. Pour limiter cette sinistralité, certains assureurs tentent d’opposer des refus d'indemnisation abusifs car fondés sur des motifs injustifiés. »
Août. Je suis en colère. Il est en colère.
Nous venons de nettoyer tous les tiroirs de la cuisine. Nous avons posé des pièges. 1 corps. 3. Tous les tiroirs sont remplis de crottespisses souris à nouveau. 3 jours… Écuries d’Augias. Non au détournement de fleuve. Chaos suffisant.
Septembre. La forêt doit être sauvée. Et contrairement à ce qui a été dit, des travaux forestiers ont toujours été faits. Mais là non plus, nous n’avons pas de mémoires directes. Comment mettre aujourd’hui dans la balance de survie une maison à la structure obsolète face aux dérèglements de mouvance des sols asséchés, et une forêtprécieuse centenaire ? Partisan·es de la normeparaîtrestatut jusqu’à nier les drames structurels, comment osez-vous nous poser devant ce problème ?
Nous ne faisons plus les appels à projets. C’est impossible. Aucune foi en rien. Même en l’art.
J’ai demandé un emprunt de 20 000 euros pour acheter un mobil-home pour nous mettre en sécurité. Il a été refusé. Par la banque qui assure notre maison. Nous parlons à nos enfants des déstructurations qui ne font que s’amplifierinquiétantes. Nous amorçons le virage vers l’évocation de la destruction future, du nonhéritage, et possiblement du besoin urgent de déménager la maison. Il est dur de demander de l’aide et un toit à ses enfants.
Octobre. Recherche de photos de l’environnement direct historique. Constat de progression des désordres en modulations de terrain.
Nous aurons expérimenté notre profonde fragilité. Peut-être sommes-nous un peu cette maison.
Est-ce que quelqu’un connait un exorciste ? Nous nous aimonssoutenons. Il est impossible de penser laisser cette forêt à la destruction. Depuis deux générations on gère ces arbres. On ne coupe pas les arbres. Sauf les malades et les dangereux. On ne va pas laisser ce travail de conservation de la biodiversité en proie à des investisseurs immobilier. Supporter tout. Pardonner beaucoup. Ne pas trahir une éthique. Impossible. Invivable.
Pluspouvoir médication. Continuer suivi, aller hôpital de jour, stopper droguicament. Trop d’effets secondaires depuis 2 ans.
Novembre. Résidence au Bel Ordinaire4.
Si tu entends un bruit louche, tu sautes sous la table. L’hourdi sera retenu par les fauteuils et la table, on aura un espace pour respirer. Obsessionpanique.
Liasse du référé. L’expert doit donner son avis sur la mise en sécurité des personnes et des biens. Jugera des périls.
Kiné trois jours par semaine. Le sevrage difficile.
Décembre. – 10 % de précipitation sur l’année et + 1,2 °C… mauvais pour prévisions 2026. Nous devons trouver des témoignages, des archives. Entretien régulier des jeunes pousses, élagage, conservation. Devis pour celui qui pose problème existant. La chronologie des faits. PPR 2014 suivi. Photos, 20 ans nos sourireslisses. Les sols sont plats derrière la maison. Exactement où se trouvent la doline. Il semble que la terre suive l’eau.
Aucun accueil d’urgence ne veut nous accueillir. « Vous n’aurez qu’à appeler le 115. » Glaçant.
Nous allons au Secours populaire pour acheter à manger pour 5 euros… Nous tombons. C’est effectif maintenant.
– Non mais t’as pas un souffleur à feuilles pour enlever ça ! – L’urgence n’est pas là tu sais. On verra quand on aura fait face au reste.
Nous avons vidé la piscine. Notre dernier havre de paix est mort. Mais où serons-nous cet été ?
2026
Janvier. On souffreordonner l’extérieur. Cinq jours de gel. Oooh… oranger… Nous ne sommes plus habitué·es. Certainement mort. Que l’Arbre de vie doit être beau dans l’hiver figé.
Expertisevisite annulée à 17 h pour demain 14 h… Notre espoir de nous délester de la tension est éconduit. Nous attendions tant de cette confrontation au réel. Ici, ailleurs, nous voulons juste vivre et non survivre. Savoir. Accepter. Agir. Un expert hydrologue vient sur la promesse d’un foie gras et de confits. Nous prenons nos derniers euros pour acheter un canard gras. Ce dont nous parlons surtout est du risque, de mise en péril de la maison. Il est optimiste sur le fait que le choix ne sera, de son avis, pas de nous évacuer le jour même. En revanche, il n’est pas raisonnable d’envisager un futurréparé.
Nous discutons champ lexical et termes impératifs : cause déterminante. « En se fondant sur ce critère de “cause déterminante” les assureurs tentent de soutenir qu’ils n’ont pas vocation à indemniser les conséquences de la sécheresse au prétexte que les dommages ont été causés par : des circulations d’eau sur le terrain, la succion opérée par la couronne végétale de la maison, et notamment, des arbres de grande hauteur connus pour capter une quantité d’eau importante, les défauts structurels préexistants de la maison, ou encore, la vétusté ou le défaut d’entretien de la maison.
La Cour de Cassation, appelée à se prononcer à de nombreuses reprises sur ce sujet, retient qu’il n’est nullement nécessaire que la sècheresse soit la seule cause ou la cause exclusive des dommages. La Cour de Cassation considère qu’il est nécessaire - et suffisant - qu’il soit établi que la sécheresse a été la cause déterminante des désordres en application du texte précité.
Il a ainsi été jugé que l'existence d'un défaut affectant les fondations de l’immeuble n’exclut pas la garantie de l’assureur pourvu que la catastrophe naturelle reste la cause déterminante du sinistre : « […] que les mouvements successifs du bâtiment, par alternance de dessication et hydratation, ont progressivement fragilisé l'immeuble ; que les fissures considérées dans l'instance sont bien apparues par l'effet de la sécheresse, catastrophe naturelle objet de l'arrêté du 8 juillet 2003, celle-ci ayant aggravé les fissurations qui préexistaient ; qu'il est ainsi établi que cette sécheresse est bien la cause déterminante du sinistre, même si l'expert a relevé l'existence d'un défaut de conception de la construction affectant les fondations, l'immeuble n'ayant pas été affecté par ce défaut avant la sécheresse de 2002 et c'est l'effet de celle-ci qui a provoqué le sinistre, qui sans cet événement ne se serait pas produit … ; ». Cass. 2e civ., 4 nov. 2010, n°09-71.677. Extrait de la jurisprudence évoquée par Maître Marcilly.
Cette étrange maisonvrille
Nous installons notre recherche à arc en rêve « Se définissant comme parmi les premiers “réfugiés climatiques” européens, Béatrice et Arnaud Darmagnac partent de leur propre expérience : depuis 2022, leur lieu de vie et de travail est fragilisé par des phénomènes naturels extrêmes, révélant les conséquences de choix politiques, industriels et constructifs passés. Face à l’impossibilité d’habiter sereinement le monde, au sens où l’entend Heidegger, leur démarche artistique interroge la transformation des paysages, des architectures et des modes de vie. À travers une narration traversant passé, présent et futur, ils proposent des projections d’architectures spéculatives et d’un monde à reconstruire. Leur travail explore ce qui fait lieu, ce que signifie “avoir lieu ” et appelle à inventer de nouveaux imaginaires de robustesse – mais aussi de révolte. » arc en rêve sur un texte de B. D.
Suite aux deux résidences de 2025, (BAM Projects pour recherches et Bel Ordinaire pour les productions et recherches plastiques), le studio_df_artdesign représenté par le duo Arnaud et Béatrice Darmagnac, conclut une première partie de recherches par une exposition au centre d’architecture arc en rêve à Bordeaux. « Comment habiter un lieu qui devient un avoir-lieu ? » se demande le studio face à la plasticité du sol (retrait-gonflement des argiles) et le mouvement destructeur de leur maison… Un questionnement contemporain d’alarme face aux résultats du capitalisme et des lobbies de la construction des années 1980 à aujourd’hui, du dérèglement climatique induit, et du refus de la prise de responsabilités politiques et de solidarités face au drame de la précarisation des habitats. Les matériaux utilisés sont le bois de leur forêt, la terre de leur sol. Passer par le filtre de l’art, la révolte se transmute en propositions minimalistes, de projets réalisables ou fous, en prise avec les forces vécues et les espoirs. B. D.
Février. S’est installé un rituel : sortir la voiture de la forêt, remplir le réservoir du groupe électrogène, préparer les bougies, basculer la consommation des panneaux solaires sur la batterie, mettre les lampes de poche à disposition, les charger si nécessaire.
38e jour sansquelapluienecesse. La tempête Nils arrive. Le vent est déjà levé. Mais que font ces oies sauvages déjà ici ? Parviendront-elles à trouver un abri ? Nous courons pour réparer le toit de l’abri qui s’est envolé cette nuit. L’eau a pénétré chaque carton de la pièce Êtes-vous ici. Ce stockage n’aura tenu que deux mois.
Sommes solidaires des nouveaux réfugié·es climatique choqué·es. Généralisation.
Il a fait 24 °C hier. Trois tempêtes d’affilée… 17e jour sans internet…Un arbre centenaire a soulevé ses racines. Arnaud a installé un fil à plomb pour constater sa stabilité. Nous sommes entourés de jauges qui mesurent le basculement.
26 février. 17 h 45, le deuxième convoi de grues passe dans un ciel bleu qui semble artificiel.
Mars. Préparation d’une table ronde à arc en rêve. « À l’heure où le dérèglement climatique nous confronte chaque jour à la destruction, de façon fulgurante ou lancinante, nous serons heureux de développer un échange autour de la thématique « La Fabrique des lieux, qu'est-ce qu'un espace qui devient un avoir-lieux ? »
Les notions d'espaces, de lieu, de place, de transformation des espaces en lieux par la construction architecturale ou artistique, conditionnent notre façon d’habiter le monde. Elles amorcent notre relation au monde. Elles conditionnent notre besoin de sécurité, de sérénité, de possible développement et de richesses.
Qu'est-ce qu’un « avoir lieu » ? Comment est-il possible d’habiter des lieux, qui, dans le cas particulier du studio_df_artdesign, ne sont que confrontations aux phénomènes linéaires ou cycliques en présence : catastrophes, usures lancinantes dues à la plasticité du sol et au phénomène RGA constant, déstructurations des architectures, impacts sanitaires comme les moisissures ou la pénétration de nuisibles dans l’espace de vie… ces lieux qui deviennent des avoir lieux, où tout fait théâtretragédie.
Dans son essai, le philosophe Bruce Bégout dévoile l’impossibilité des architectures contemporaines à devenir des ruines, tant leurs conceptions matérielles et philosophiques les éloignent de leur futur statut ruiniste. En opposition, ou soutien, la recherche de Dimitri Boutleux sur les notions « d'espaces de soins, et soins des espaces » montre comment l’attention à la création de ces lieux est déterminante pour conditionner un avenir plus serein et sécuritaire.
Vivre l’avoir-lieu. Le studio_df_artdesign fait face à des impossibilités qui s'imposent, et constate la prise en charge de « l'avoir lieux » en s’emparant des faits. Iels parleront de leur choix de matériaux, les projections « d'architectures folles », les transformations des espaces en lieux sur le domaine de Rafin dont l’étymologie latine signifie affiner, soigner, et comment le filtre de l'art sur les faits permet une adaptation et un nouvel imaginaire robuste.
Stoppons leur achat du récitmensonge. aléasclimatiquesaccidentsclimatiquesnouveauvocabulaireintégré.
« Février 2026, le mois le plus pluvieux enregistré depuis le début des mesures nationales. »
Fin de l’exposition à arc en rêve.
Tout dépend des assurances. Nous rêvons d’une ferme transmissible aquaponique permettant le plus. Faisant face au vent et à la raréfaction de l’eau. Sinon, nous deviendrons sans toit sans foi ni loi. Ça, c’est la vue romantique d’un basculement. Mais la forêt sera sauvée. Promesse.