Esthétique climatique
Les recherches contemporaines sur le vernaculaire le montrent : une architecture locale se définit par les matériaux prélevés in situ qu’elle emploie, la culture constructive associée et les modes de vie de ses concepteurs et usagers. Et elle est avant tout dessinée par le climat du territoire dans lequel elle s’implante. Produire une architecture d’ici pourrait se réduire « simplement » à la rencontre entre des conditions météorologiques spécifiques, des connaissances situées – et souvent populaires – sur les matières et les matériaux et la culture et les usages du lieu.
Ceci pourrait aboutir à ce qu’on imagine comme une forme d’esthétique climatique. En ville, mais aussi à la campagne, l’évolution de certains bâtiments montre bien ce principe. Pour l’un des invités, développer une architecture girondine – avec ce clin d’œil à « gironde » qui « se dit d’une femme ou d’un jeune garçon qui a des formes harmonieuses » – consiste à résister contre la standardisation et l’industrialisation de l’acte de construire et son corollaire d’uniformisation. Dans cette perspective, proposer une architecture gironde, c’est faire acte de générosité avec une spécificité climatique et constructive, composée de matériaux dont il faut prendre soin. Pourraient également se joindre à cette acception les architectures qui cherchent à développer des qualités émergeant de leur espace intérieur, comme par exemple la maximisation des surfaces qui a présidé à la rénovation des immeubles G, H et I du Grand Parc, par Lacaton & Vassal, Christophe Hutin et Frédéric Druot.
Architecture sans saveur
Mais alors que faire quand le climat se dérègle et que l’architecture ne va pas aussi vite que ce dernier ? Une mauvaise réponse possible a été résumée par la métaphore du burger vegan. Prendre le mythique sandwich, formuler un steak sans viande, du fromage sans lait, et pourquoi pas du pain sans gluten, et doter le tout d’un goût « authentique ».
Transposé en architecture, il s’agit de formuler du béton en terre, des vitrages sans surchauffe associés à une isolation en paille ou en chanvre, et du bois imitation acier, sans se poser la question, comme le disait Louis Kahn de savoir « ce que chaque matériau veut ». Au final, une architecture dite contemporaine sans saveur intrinsèque, formulée à base de matériaux biosourcés et de leurs normes associées, comme la résultante des réponses à une série de contraintes techniques. D’où la mise en garde formulée par une invitée : certaines choses ressemblent à d’autres choses sans avoir la possibilité de développer leur propre écriture.
Matériaux de référence
Pour autant, les recherches en cours pour inventer de nouveaux matériaux ou trouver des mises en œuvre contemporaines à des matériaux séculaires montrent qu’il est possible de se frayer un chemin pertinent, en regardant l’architecture comme une carte des ressources. On peut s’amuser à imaginer pour la Gironde du béton d’huître ou de l’isolant de canelé. Historiquement, les Bordelais n’avaient que la pierre. « Bonne ou mauvaise fortune ? », s’interroge malicieusement un invité.
Autour de la table, les références de chacun valorisent la ré-interprétation de matériaux ancestraux comme Ibavi avec la pierre massive aux Baléares ou Can Lis, la maison sur la mer du scandinave Jørn Utzon (même matériau, même lieu ou presque), ou encore, au bord des rivages de l’Atlantique, la blanche maison de vacances de David Chipperfield à Corrubedo (Espagne). Les architectures légères, presque démontables, que Glenn Murcutt adapte au bush australien s’érigent également en modèles.
Les noms cités à l’étranger se recoupent avec des propositions plus locales : constructions bois de Pierre Lajus et de l’École bordelaise, maisons en pierre massive, revisite de l’archétype de l’échoppe, opération en terre crue à partir de savoir-faire locaux réactivés, comme à la ZAC de Biganos.
Synthèse culturelle
L’architecture climatique n’est pas qu’affaire de matériaux, bien sûr ; c’est aussi une relation singulière entre l’intérieur et l’extérieur, un certain traitement de la façade arrière, une manière d’ombrer la ville, et parfois une façon d’entrer chez soi directement par l’espace public. D’aucuns se demandent : une architecture locale n’est-elle pas avant tout une architecture pérenne ? Au sens où elle ne « subit » ni son climat, ni les intempéries associées.
La loi Duplomb, au cœur des controverses politiques qui émaillent l’été 2025 durant lequel nous rédigeons ce texte le rappelle : « l’adaptation » au climat est une affaire de points de vue. Pour certains elle passe par le déploiement de climatiseurs et l’installation de piscines privatives. La tension autour de la pensée écologique est toujours plus palpable.
Existerait-il des éléments transpartisans entre identité et écologie, entre les pratiques des habitants et le bien commun, entre le classement Unesco et la pose de panneaux solaires ? Voire entre l’installation de Velux® sur des toitures qui ne sont pas assez pentues et le refus des Architectes des Bâtiments de France à ce que l’on touche à la cinquième façade ? Un fabricant a la capacité de changer la morphologie d’une ville, avance l’un des invités. Un ABF a celle de l’immobiliser, lui répond-on.
À vouloir trop reprendre les codes passés, ne risquerait-on pas de formuler des architectures qui ressembleraient au couteau de mon grand-père (celui dont on a changé le manche, puis remplacé la lame) ?
L’échelle du sujet
Dans cette demande d’unité et de cohérence d’un territoire, il est probablement plus question d’environnement que d’architecture. Les territoires des première et deuxième couronnes de la métropole bordelaise sont particulièrement concernés parce qu’ils sont mutables. Comment traiter, dans les décennies qui arrivent, le passage de « l’effet pavillonnaire » au retour à l’urbanité ?
Bordeaux, c’est près de deux tiers de périurbain ; une ville de très faible hauteur, « sans topographie » diront certains. Si l’urbanisme d’un certain « ici » est composé de pavillons et de maisons de maître, que tout ne se passe pas dans le centre-ville, alors, quels seraient les intangibles du territoire au sens plus large ? La très grande qualité du paysage est unanimement saluée. Elle peut être renforcée par le concept de métropole-jardin qui combine le maillage des parcs publics avec les nombreux espaces verts privés en cœur d’îlots. Est-ce que, finalement, trouver l’échelle adaptée à la question, ce ne serait pas déjà formuler une réponse ?