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  • Le projet de la carrière de Huangyan, un modèle de réparation post-extractiviste

  • Gemma Savio

Pour accompagner la parution du livre Stone Voids. Xu Tiantian’s Reactivation of the Huanyang Quarries (Vides de pierre. La réactivation des carrières de Huangyan par Xu Tiantian), co-publié par Jovis et arc en rêve, la revue traduit en français l’un des chapitres de l’ouvrage. Dans ce texte, l’autrice et curatrice australienne Gemma Savio explore le travail de l’architecte chinoise sous le prisme de la régénération, à comprendre tant de manière écologique que culturelle, patrimoniale ou économique.

© Emmanuelle Maura pour arc en rêve
© Emmanuelle Maura pour arc en rêve

Nichées sous l'épaisse forêt du mont Dasijian, aux abords de la ville de Taizhou, les carrières de Huangyan, avec leurs vastes formations rocheuses naturelles, sont exceptionnels dans leur contexte. Formés par des dépôts de soufre, de manganèse et de fer, les spectaculaires pigments dorés incrustés dans les cavités de la carrière sont uniques au monde. Les carrières elles-mêmes sont le fruit de plus de onze siècles d'exploitation humaine continue. Creusées pour la première fois au début de la dynastie Tang afin de fournir des matériaux de construction au comté de Yongning voisin, elles forment un vaste réseau de cavités monumentales et de galeries, sculpté à la main par des générations d'ouvriers qui ont modelé avec expertise l'intérieur souterrain. Cet effort collectif reste aujourd'hui lisible dans les traces d'outils qui texturent la roche, et la géométrie structurelle de chaque chambre témoigne du travail, du savoir-faire et de l'expertise accumulés, désormais gravés dans la montagne.

Bien que distinctes par leur histoire et leur forme, les carrières de Huangyan partagent des caractéristiques communes à l'échelle mondiale. Sur les 50 % des terres habitables de la planète aujourd'hui occupées par l’humain, on trouve des histoires géologiques anciennes, des liens culturels profonds avec le territoire, des écosystèmes complexes ou résiduels, et des systèmes de connaissances durables et précieux. Les architectes interviennent dans ces contextes, auxquels ils répondent de plus en plus, valorisant les infrastructures existantes, s'appuyant sur des économies locales durables et contribuant à la régénération et à la restauration des milieux. La dernière transformation des carrières de Huangyan, conçue par l'architecte Xu Tiantian et son agence pékinoise DnA Design and Architecture, offre un exemple probant d'une pratique architecturale sensible, spécifique au site, en réseau et innovante. Au cours de la dernière décennie, la contribution architecturale de Xu Tiantian dans les zones rurales chinoises a positionné l'architecture comme un catalyseur, et l'architecte comme un acteur essentiel de la transformation du territoire.

Extrait du livre / excerpt from the book.
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À l'instar de nombreux paysages post-extractifs, les carrières de Huangyan ont connu plusieurs états successifs : site industriel actif, destination touristique peu fréquentée, hétérotopie en sommeil, et aujourd'hui, dans leur plus récente version, espace civique et culturel. S'étendant sur 20.000 m² de topographie vallonnée, où des cavités de cent mètres de haut perçant la montagne mènent à des galeries souterraines étroites et à de profondes fosses de pierre submergées par des cours d'eau vert jade, les carrières présentent un aspect labyrinthique, cristallisé par les dessins réalisés par Xu Tian Tian et son agence, ainsi que par la dimension architecturale qu'ils y ont introduite. En plan, la géométrie organique des quarante-six carrières est structurée par des ponts sinueux, des sentiers, des escaliers et des plateformes qui suggèrent des usages et des identités prolongeant la logique de la mine existante. Les visiteurs sont plongés dans l'atmosphère singulière des intérieurs de la carrière, partagés entre l’émerveillement face à l'immensité des espaces et l'intérêt pour la nouvelle programmation, rendue possible par l'architecture. Le vaste plan directeur de Xu, ainsi que les centaines de plans et de coupes réalisés pour le projet, décryptent la forme géologique de la carrière et expriment une architecture nuancée, faite d'éléments itératifs, qui révèle une logique spatiale déjà présente dans le système des carrières.

Représentées schématiquement, les carrières de Huangyan s'organisent autour de trois ensembles de chambres communicantes. Un long tunnel reliant deux de ces ensembles constitue un axe principal, tandis qu'un passage plus large, entre les chambres principales, soutient une galerie linéaire. La stratégie spatiale mise en œuvre par DnA pour réactiver les carrières clarifie la circulation et l'échelle déjà présentes, rendues illisibles par le temps et l'abandon. La proposition de Xu Tian Tian pour le nouveau programme du site suit la même logique, requalifiant les carrières en un site culturel majeur plutôt que de réduire leur valeur à l'industrie ou à l'extraction de matériaux. Le plus grand ensemble de carrières, situé juste après l'entrée principale, fait office de lieu de vie communautaire pour la région. Dans cet espace, des passerelles relient des plateformes aménagées et surélevées qui servent de salle de lecture, d'atelier, d'amphithéâtre, de café et de galerie. Le deuxième ensemble abrite des espaces de spectacle et s'ouvre sur le paysage environnant. Enfin, un troisième réseau de chambres, plus petit, est dédié à la restauration, à la vente et aux espaces administratifs de la galerie. Ces usages découlent directement de l'échelle, de l'atmosphère et de la valeur culturelle des carrières. La forme existante détermine le mode d'occupation et, associée à la nouvelle architecture, crée un cadre propice à l'art, aux performances et aux rassemblements publics. En intégrant ces nouvelles fonctions aux volumes changeants, à la température variable, à la lumière naturelle et à l'acoustique des carrières, l'architecture favorise une expérience ancrée autant dans les qualités du site que dans l'activité qui s'y déroule.

Extrait du livre / excerpt from the book.
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L'homogénéité des matériaux et de la structure est le seul fil conducteur qui distingue le nouveau de l'ancien. Les balustrades en pierre, construites à partir des résidus des carrières, évoquent la solidité des remparts. Des structures apparentes en bois et en béton forment des ponts, des passerelles en porte-à-faux et les larges escaliers qui mènent les visiteurs au cœur de la montagne. Visibles depuis différents points de vue, les quatre ponts arqués en bois, de portées et de dimensions variées, permettent de franchir les cours d'eau de la carrière et s'inspirent de la logique structurelle du bianmu gongqiao, un système de ponts en bois tressé, composé de fermes entrelacées, typique des régions du Fujian et du Zhejiang. Généralement construits en bois massif sans fixations métalliques, les ponts des carrières de Huangyan sont fabriqués localement à partir de sections de bois lamellé-croisé. L'intégration de ces structures vernaculaires reconnaissables, réalisées avec des techniques contemporaines, témoigne d'une architecture subtile qui perpétue le savoir-faire local en matière de matériaux et de construction. Cette approche reflète la pratique plus large de Xu Tian Tian, caractérisée par des interventions qui s’appuient sur des précédents locaux afin d’activer et d’enrichir harmonieusement les conditions existantes.

À travers l'ensemble du site, des détails architecturaux relient les visiteurs aux caractéristiques essentielles des carrières. À l'entrée de la Carrière 1, la vue sur les vastes marbrures pigmentées est mise en valeur, un éclairage discret étant conçu pour rehausser leurs couleurs et leur éclat. Les plateformes et les escaliers mènent à trois jetées d'où de petites embarcations emmènent les visiteurs explorer la carrière par voie fluviale. Dans la Carrière 2, un amphithéâtre est séparé d'une scène en porte-à-faux par un bassin d'eau. Au bord peu profond d'un autre bassin, une passerelle étroite permet aux visiteurs de circuler entre les plans d'eau, la surface à hauteur des yeux, en direction d'un grand amphithéâtre à ciel ouvert protégé par des falaises de pierre. Dans la Carrière 3, des poutres apparentes en bois s'étendent au-delà des vitrages hauts pour relier l'intérieur au ciel et à la forêt environnante. Ces choix architecturaux créent une atmosphère de recueillement. De tout temps, les espaces souterrains ont servi de lieux de refuge, de mémoire et de rituel. À l’image d'autres monolithes antiques, la fascination qu'inspirent les carrières de Huangyan tient à la conscience, presque incroyable, que leur construction a été réalisée à la main, de génération en génération, pour atteindre un résultat qui resterait complexe aujourd’hui, même avec les technologies et les machines actuelles. En ce sens, les carrières témoignent d'un labeur collectif, un monument accidentel qui incarne une auteurialité partagée.

Bien que l'extraction de la pierre se soit faite selon des procédés analogiques, les travaux récents ont nécessité une cartographie et une modélisation avancées. En collaboration avec des ingénieurs géotechniciens, le cabinet DnA Design and Architecture a utilisé la technologie de numérisation 3D pour analyser chaque surface du site et convertir ces données en modèles numériques et physiques. Cette recherche a permis de constater que l'intelligence spatiale des tailleurs de pierre était restée intacte. Les cavités apparaissent comme des volumes méthodiquement façonnés et les parcours de circulation, bien que partiellement dissimulés, demeurent lisibles. En disséquant l'anatomie des structures de pierre, les architectes ont pu appréhender l'état et le potentiel de chaque chambre. La rigueur de cette démarche garantit l'intégration harmonieuse de la nouvelle architecture dans le paysage façonné par l'homme. Là où des réparations structurelles étaient nécessaires pour stabiliser l'enveloppe des carrières, les architectes ont veillé à ce que les structures de soutien en béton soient discrètes et concentrées aux points de transition et aux entrées. Surtout, la restauration architecturale mise en œuvre dans ce projet réarticule le site, plutôt que de le ramener artificiellement à son état antérieur à l'extraction ou de le reconstruire massivement avec des matériaux importés. En collaboration avec un client ambitieux, DnA a transformé le site en une ressource pour Taizhou et la région du Zhejiang, dont les jeunes générations s'épanouissent dans des expériences culturelles et récréatives ancrées dans l'identité locale. L'exposition inaugurale et la programmation de la galerie et des espaces environnants présentaient de l'art contemporain d'artistes chinois, de la photographie, de la sculpture, du multimédia et de la vidéo, ainsi que des spectacles et événements nocturnes. Les carrières de Huangyan démontrent que l'architecture civique et les institutions collectives peuvent favoriser la vie publique à partir d’espaces existants. Elles peuvent être développées par la préservation des paysages et infrastructures hérités, soutenue par des cadres de conception et d'aménagement rigoureux qui privilégient la continuité. Dans ce modèle, la culture n'est pas importée dans les territoires : elle émerge de celui-ci.

Les carrières de Huangyan illustrent la philosophie de Xu Tian Tian et sa pratique élargie en matière de revitalisation rurale par l'architecture. Ce projet s'inscrit dans le cadre du travail mené par DnA dans le Zhejiang, aux côtés de projets tels que la Fabrique de tofu, le Théâtre de bambou, le pont de Shimen et l'Espace de thé Huiming, qui partagent une méthodologie fondée sur une architecture sobre mettant en avant des conditions sociales productives et des leviers économiques. À travers ces projets, Xu Tian Tian et son agence ont développé un réseau d'infrastructures culturelles distribué, progressif et nourri par les savoir-faire et les matériaux locaux. Les carrières de Huangyan prolongent la recherche amorcée par l'agence dans le cadre du projet de la carrière de Jinyun, qui utilise également l'architecture pour réparer, par une intervention subtile, la dégradation à grande échelle du paysage, reconnaissant l'intelligence d'un lieu et de ses habitants pour assurer sa pérennité. Ces projets rejoignent un mouvement croissant de la pratique architecturale contemporaine où des transformations significatives sont obtenues par une série de petits gestes cumulatifs. Plus précisément, les carrières de Huangyan proposent un modèle de réparation post-extractiviste qui érige la continuité en une forme active de production culturelle. Adopté par la communauté locale et largement diffusé à l'international, ce projet démontre qu’une architecture ambitieuse et sensible peut émerger d’une démarche régénérative. Dans leur état actuel, les carrières de Huangyan constituent une démonstration concrète de renouveau, offrant un paysage réactivé où l'architecture révèle un potentiel latent.

Retrouvez le livre sur le site de l’éditeur.

Gemma Savio

Gemma Savio (1987) est une autrice et commissaire d’exposition australienne, spécialisée en architecture, dont le travail relie pratique et critique. Elle est responsable des expositions du Powerhouse Museum (Sydney) et a auparavant été curatrice en design contemporain et architecture à la National Gallery of Victoria de Melbourne, ainsi que de rédactrice pour Architecture Media.

Gemma Savio dirige des expositions, des commandes artistiques et des projets de recherche qui explorent aussi bien des approches construites que spéculatives de l’architecture et du design. Son travail envisage l’architecture comme une forme d’infrastructure culturelle, en mettant en lumière les écologies matérielles, les processus de travail et les systèmes de savoir qui façonnent la pratique contemporaine. Gemma Savio a notamment assuré le commissariat de la commande MECCA x NGV Women in Design Commission, qui soutient des praticiennes de premier plan à l’échelle internationale. Contributrice régulière de forums et de publications consacrés au design, son approche curatoriale intègre l’écriture, la recherche et l’engagement public afin d’élargir le discours sur l’architecture et le design.

© Emmanuelle Maura pour arc en rêve
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