Commençons par un détour par une exposition précédente qui s’est tenue à arc en rêve entre novembre 2024 et mai 2025 intitulée Les pièces de la forêt. En mêlant un paysage-atelier ludique, une lanterne magique et des rappels historiques, elle proposait aux visteur·euses les récits multiples qui façonnent la forêt des Landes de Gascogne. Les commissaires de Neringa Forest Architecture (Jurga Daubaraitė, Egija Inzule et Jonas Žukauskas) invitaient à envisager collectivement cet espace pluriel et interdépendant comme un paysage défini par les impératifs économiques et les logiques de marché des monocultures de pin maritime, mais également comme environnement complexe où une attention à la biodiversité émerge et se manifeste.
Pendant plusieurs mois, enfants et adultes se sont pris au jeu, manipulant outils et jeux tactiles réalisés à partir d’échantillons de bois provenant de monocultures de pin privées et publiques, ainsi que de forêts dotées d’une plus grande biodiversité. Ces éléments se combinaient à des objets en bois transformés industriellement, laissant chacun·e se projeter dans les spécificités de la forêt et comprendre l’étroite intrication entre nature et (sylvi)culture. Exposé au printemps 2025 dans Nouvelles saisons, l’artiste Christophe Doucet1 – installé dans les Landes – partage cette vision protéiforme : « le paysage du "triangle des Landes” est une construction mentale. C’est une élévation de l’épure cadastrale, à la manière du charpentier qui assemble son ouvrage à partir du tracé au bleu qu’il a dessiné au préalable sur le sol. » Réalisés par les forestièr·es pour délimiter les différentes parcelles, les marquages d’arbres sont des signes purement fonctionnels, dépourvus de toute intention artistique. Christophe Doucet transforme, par la photographie, traces de peinture et bandes plastiques en signes évocateurs de sacralité comme de violence. Dans cette pratique d’organisation de l’espace forestier, il identifie un nouveau paradoxe : bien qu’elles soient simples et grossières, ces marques relèvent de calculs extrêmement précis.
Le paysage forestier se lit alors comme une infrastructure productive inhérente au territoire. Christophe Doucet explique : « la forme rectangulaire de la forêt n’est pas fortuite, elle suit scrupuleusement le tracé cadastral géométrique. Chaque coin de la parcelle est marqué d’une borne, manifestation réelle et matérielle du cadastre que j’associe à une écriture fondatrice. Ces bornes matérialisent la limite de propriété et, par analogie, la limite d’un territoire que l’on viendrait marquer de différents gestes : dresser une pierre, casser une branche, gratter la terre, écorcer un arbre. Le géomètre a normalisé cette pratique que j’associe à une écriture primitive. Ainsi dans l’Exode, avant la révélation des dix commandements, il est demandé à Moïse de délimiter la montagne. On peut se demander quels ont été les gestes utilisés par le prophète pour délimiter la montagne sacrée et s’ils n’ont pas été les mêmes que ceux des forestiers. » Ce sont ces mêmes éléments – bornes, marques, signes – que les enfants qui ont participé aux « ateliers de la forêt2 » ont notamment découvert, parmi ceux qui jalonnent l’aménagement de la forêt des Landes de Gascogne. Après une visite de l’exposition-atelier Les pièces de la forêt, iels ont visité un site naturel et un site industriel de transformation du bois, choisis selon la situation géographique de leur école. Chaque classe a ensuite été invitée à proposer, à partir d’échantillons prélevés sur site, sa présentation miniature de la forêt des Landes du futur, exposée dans Nouvelles saisons à l’automne 2025.
Commentant ce projet pédagogique hors les murs, Sara Meunier et Flora Stich expliquent que les enfants ont imaginé la forêt de demain en y intégrant le sous-sol, présenté en maquette par de nombreux fils racinaires dont iels ont pris conscience lors des visites. À partir de leurs collectes, iels ont recensé ce qui formerait leur forêt idéale : espèces variées, animaux, champignons associés à l’importance de l’eau et des échanges avec l’atmosphère. Cet écosystème, qu’iels rêvent le plus diversifié possible, intègre la notion du risque et se développe dans leur imaginaire dans un lieu où toute espèce a sa place et respecte celles avec lesquelles elle cohabite. Jusqu’à cette proposition : « Les hommes se déplaceront dans les airs pour ne pas déranger les animaux. Leurs déplacement se feront avec des voitures volantes et de tyroliennes. »
Dans l’entretien consacré à l’importance du climat dans la définition du territoire de la Gironde, notamment ses aspects paysagers et environnementaux, l’ingénieur agronome Yves Brunet (automne 2025) rappelait les liens étroits entre micrométéorologie et forêts. Il explicitait la relation entre sols et atmosphère, l’impact des arbres sur le climat et la vulnérabilité d’un écosystème de plus en plus fragilisé par les tempêtes et les incendies. Ces derniers sous-tendent le travail de Rachel Rouzaud qui est intervenue à deux reprises dans l’exposition. À travers la production de tapis, l’architecte et artiste propose des interprétations cartographiques collectives d’un même territoire.
Le premier tapis (printemps 2025), antérieur à Nouvelles saisons, présentait la chronologie des feux de forêt de 2022 en Gironde : « sa composition débute par des rangs verts serrés et monochromes illustrant une forêt de pins cultivés en monoculture. Un fin liseré rouge marque l’épisode des feux, enclenchant un changement de motif. Des touches de marrons et blancs représentent la terre à nu qui se remet petit à petit viennent se superposer. Puis une transition s’opère par des rangs de points serrés, légèrement différents des premiers, qui évoquent la possibilité d’une nouvelle reconstruction de la forêt des Landes de Gascogne. Cette dernière anticipe le risque connu des dérèglements climatiques avec l’accélération des sinistres comme les feux de forêt et permettrait une meilleure gestion de la lutte incendie, avec des chemins forestiers plus larges, introduisant une nouvelle hiérarchie des composantes arborées et de nouvelles essences représentées par des couleurs plus variées suggérant l’alternance d’espèces » explique Rachel Rouzaud.
Sa seconde contribution (hiver 2025-2026) prend la forme d’un assemblage de cadres de bois sur lesquels sont disposés 6 tapis indépendants, réalisés lors d’ateliers participatifs co-construits avec une quarantaine d’élèves des classes de l’école primaire d’Hostens, ainsi que le public d’arc en rêve, sollicité lors de l’atelier Tisser le territoire, ouvert dans la galerie. « Alors que le premier tapis est une projection optimiste du sinistre à sa reconstruction, le second aborde collectivement des mémoires différentes d’un événement tragique pour créer une toile partagée de souvenirs individuels. Les élèves confient leurs souvenirs du feu en mettant du verbe sur leurs perceptions, inquiétudes et angoisses durant cet épisode qui imposa des décisions d’évacuations urgentes. » Ces souvenirs partagés ont été dessinés sur calque avant d’être transcrits en textile par des morceaux de feutrine. Leur représentation finale a fait l’objet de tractations : « des points de négociation s’établissaient en fonction de la dextérité à utiliser les ciseaux, de l’aide que je pouvais apporter sur une tâche difficile ou encore du partage ou transfert de cette réalisation difficile à un·e camarade désigné·e au préalable comme spécialiste du sujet. C’est lors de ce moment de traduction que je dois garder en mémoire le souvenir illustré pour pouvoir, une fois le tapis fini, les mettre en propre et me faire rapporteuse des transcriptions laissées sur le tapis » raconte Rachel Rouzaud.
Les représentations des souvenirs sont ensuite cousues sur un même support, avant le tufting3, qui permet de lier les figures disparates pour parvenir à un ensemble commun et cohérent. La laine comble les vides laissés entre chaque représentation. « Les routes qui apparaissent créent un lien entre les souvenirs des enfants qui s’enchaînent et ajoutent une épaisseur au propos par un paysage imaginé. Le travail s’arrête une fois le format défini atteint et la toile remplie et saturée devenue un tout : un tapis. »
Pour Rachel Rouzaud, le travail de mémoire déposé dans les tapis participe à la transmission et au maintien de la conscience collective des forêts comme biens communs. Tisser un tapis ensemble, c’est « se positionner à contre courant de la recherche actuelle d’immédiateté productiviste qui privilégie “le fait” au détriment du “faire” et du “temps de faire. » C’est adopter une démarche qui rassemble et interconnecte les souvenirs et projections de tous·tes, au-delà du patchwork, qui ne serait que l’assemblage de visions indépendantes. C’est la question de la transmission et de la prise de conscience collective qui anime également Ivan Mathie et Antoine Mounier (membres du collectif Toutes Directions) avec À la lisière, exposé à l’hiver 2025-2026. Considérant que les incendies hors-normes qui ont ravagé la forêt girondine à l’été 2022 ont bouleversé son identité et son usage et renouvelé le regard porté sur ce massif soumis à de fortes tensions liées au dérèglement climatique, ils ont documenté les traces physiques et psychologiques laissées par le feu. À travers la photographie, le film documentaire et la cartographie, ils ont mené un travail d’enquête et de mise en récit prenant la forme d’une exploration itinérante à vélo dont À la lisière retrace un fragment.
« À la lisière du risque, les contours de la forêt deviennent le poste d’observation de cet espace paysager que certain·es considèrent comme naturel, et qui pour d’autres, reste majoritairement artificiel. La forêt se raconte à travers celles et ceux qui entretiennent un rapport quotidien avec elle. Là où le feu a fait reculer le front des pins, on continue d’observer la ligne des cimes au loin, en espérant qu’elles se rapprochent un jour. Notre relation collective au risque se transforme à mesure que la frontière entre urbanisation et plantation s’atténue. Quand les pins se dressent au pied de la baie vitrée, fascination et méfiance cohabitent sans se contredire », expliquent les photographes Antoine Mounier et Ivan Mathie.
Cette démarche permet de recueillir des témoignages in situ avec l’ambition d’impliquer les acteur·ices locaux·ales dans une dynamique coopérative visant à amorcer une redirection écologique des sites touchés. C’est ainsi que l’attention au paysage, et plus particulièrement à celui de la forêt, se lit à travers ces cinq contributions dont les propositions se complètent.
- Invité à contribuer à l’exposition par la Bakery Art Gallery – galerie d’art contemporain, boulangerie, librairie et maison d’édition bordelaise. ↗
- Action pédagogique menée par arc en rêve auprès de 9 classes au printemps 2025. ↗
- Usage d’un appareil électrique spécifique à l’élaboration de tapis à poils. ↗