Limon et Conversations Littorales, Alix Delmas (sur une invitation de la galerie La Mauvaise Réputation), Estuaire de la Gironde, 2024-2025.
Une séquence photographique et une vidéo de l’artiste plasticienne Alix Delmas mettent en scène des représentations singulières des milieux naturels le long de la Pointe du Médoc, à la fois aux bords de l’estuaire de la Gironde et de l’océan.
Limon reconstitue, avec six images prises à travers un bout de gélatine, une marche dans une zone humide de Saint-Vivien du Médoc, entre sable, vase et coquillages. « Dans la chaleur matinale et estivale au bord des plages de la Gironde entre Saint-Vivien et Talais, le milieu vaseux à marrée haute, m’est apparu semblable à un paysage miniaturisé d’immenses plaines équatoriales traversées par de grands fleuves. En marchant dans ce limon, craignant pour mes pieds de rencontrer des coquillages brisés ou des cailloux tranchants, je me suis sentie comme une géante destructrice dont chaque pas pouvait, en un instant, transformer ce micro-écosystème qui se recomposait instantanément. » Alix Delmas
Conversation Littorales établit une analogie entre l’alternance des marées océaniques et les va-et-vient du courant de la Gironde et l’action d’inspirer et expirer. Ces captures d’espaces en mouvement invitent à une méditation sur le souffle. Conversations Littorales est la deuxième des six cartes blanches présentées par la galerie bordelaise La Mauvaise Réputation tout au long de la période d’exposition.
Terres alluviales. Matières d’estuaires, Fabrique teramaret (Esther Bapsalle, designeuse et coloriste, Aurore Piette, designeuse et enseignante, Mélanie Bouissière, architecte et céramiste, Quentin Prost, architecte et chercheur) Garonne, Dordogne et estuaire de la Gironde / Bassin d’Arcachon, 2024-2025.
En réponse à l’épuisement des ressources, le projet de recherche Terres alluviales développe des éléments architecturaux en terre crue et cuite fabriqués à partir de sédiments récoltés localement. Les terres alluviales côtoient deux autres éléments qui composent les paysages girondins : les huîtres et les vignes, dont les déchets coquilliers et les sarments complètent les expérimentations de fabrication et de mise en œuvre de matériaux en terre.
« En Gironde, les sols des bassins-versants qui composent le territoire, en ruisselant avec les eaux de pluies, participent de la constitution des terres alluviales, argilo-limoneuses. Ces vases, ces flux sédimentaires rythment d'un côté la vie de l'estuaire et ses affluents, Garonne et Dordogne, de l'autre le bassin d'Arcachon et son delta de la Leyre. Dans chacune de ces situations, ces flux sont hybrides, émanant aussi bien de dynamiques géologiques dites naturelles (bouchon vaseux et autres processus hydrosédimentaires) que de dynamiques anthropiques tel que le dragage des sédiments pour entretenir ports et chenaux de navigation pour les professionnel·les de la mer et les plaisancier·es. Considérer ces mouvements de sols aujourd'hui dans la fabrication de matériaux en terre crue et terre cuite à base de sédiments de dragage pour l'architecture et le design implique de les comprendre comme des "travailleurs terrestres". Dans la perspective du tournant des droits de la nature, les rivières, fleuves, delta, lagune ou estuaire deviennent dès lors des personnalités juridiques actrices d'une filière. Une telle filière, que l'on imagine ainsi élargie, c'est-à-dire non plus anthropocentrée et basée sur une économie restreinte, mais écocentrée et orientée vers une économie générale de vie, use de ce sol et de ces terres non plus comme une matière inerte et lucrative mais comme une ressource vivante et interdépendante d'écosystèmes complexes à préserver. Un chemin que la fabrique teramaret – le prolongement structuré de la recherche Terres alluviales – souhaite emprunter. » Esther Bapsalle, Aurore Piette, Mélanie Bouissière et Quentin Prost
Relevés (Labouheyre, 20-24 mars 2017), 2017 et Midsummer Melody (Bordeaux, 10-13 août 2022), 2025, Pierre-Lin Renié (sur une invitation de la galerie La Mauvaise Réputation).
« Renvoyant à notre condition terrestre commune, l’attention au sol et au ciel est un élément récurrent dans mon travail. Produit pour l’exposition Nouvelles saisons, autoportraits d’un territoire, le diaporama Midsummer Melody est une adaptation d’un livre que j'ai publié en 2023. Les photographies montrent un ciel bleu limpide, et des tapis de feuilles mortes de platanes, à Bordeaux, en plein mois d’août – apparition inquiétante de l’automne au cœur de l’été, causée par les canicules successives cette année-là. Réalisé à Labouheyre en 2017 lors d’une résidence à la Maison de la Photographie des Landes, Relevés comporte trente images prises en posant un scanner à même le sol, en six points répartis de façon égale sur une ligne reliant les extrémités sud et nord de la commune. Avec l'extrême précision du scanner, l’ensemble imite le document scientifique, non sans approximations. Il relève autant de la fiction, où une infime dépression du sol se mue en abîme. » Pierre-Lin Renié
Relevés Maison/Atelier, Pierre Labat, Bordeaux, 2025.
« Notre rapport au monde (physique, osseux) est majoritairement notre rapport avec le sol », affirme Pierre Labat, « c’est là que nous le touchons, que nous faisons corps avec lui ». Pourtant, dans nos sociétés industrialisées, ce même sol est rarement visible, couvert par des revêtements divers : parquets, carrelages, asphaltes ou bétons. Des reliefs que l’artiste documente en coulant du plâtre à même le sol dans des châssis réalisés à partir de bords d’argile. Ces moulages de sols issus de son atelier ou de sa maison portant une dimension presque photographique. Leur présentation au mur s’inspire d’un accrochage de fragments de sol au musée de la villa gallo-romaine de Plassac, au nord de la Gironde.
« Le désir premier du travail présenté dans Nouvelles Saisons était de conserver, de “photographier” des sols autour de moi, qui pourraient disparaître. De faire un relevé (enlever l'image, en volume, du sol). Et plus je regarde ce travail au mur d'arc en rêve, et plus je pense à la question de l'empreinte des pas. Une trace que l'on laisse, sur l'espace. Me revient alors la découverte en 2013 des traces de pas de Happisburgh, en Angleterre, qui datent de 800.000 ans. La présence, en négatif, d'un déplacement dans l'espace. Un sol, extrait et conservé, devient finalement, un déplacement possible (dans l'espace) et fictif (dans le temps). » Pierre Labat
« Le travail commence par un “dessin” de formes, qui s’imbriquent dans une feuille A3, sur une grille de 10 x 10 cm ; les formes sont découpés rapidement, à la main. Il y a évidemment un imaginaire du film policier, du relevé d’empreintes de pas. Mais surtout une envie de découper rapidement dans le réel, comme découper le paysage avec des ciseaux. Les empreintes formées, arrive alors une jeu de re-composition (comme dans mes peintures sur parquet). Un jus d’argile est passé sur le plâtre légèrement « équarri », entre 4 et 8 couches, au pinceau doux. Il reste à la maison et à l’atelier du plâtre au sol, dans la forme moulée, dans les joints notamment. Cette image fantôme me séduit aussi, comme une trace de la trace. » Pierre Labat
the floor all around me, Susanne Bürner, Bordeaux, 2024.
Emblématique de l’urbanisme sur dalle qui consistait à séparer les circulations piétonnes et automobiles verticalement par la création de nouveaux niveaux de sol dévolus aux piétons, le quartier de Mériadeck (années 1970) offre de vastes étendues reliées par des passerelles et des passages couverts. Une intense activité se déploie chaque jour : entre ses tours aux plans cruciformes une multitudes d’usagers viennent travailler, se détendre ou profiter des nombreux équipements. Lors d’une résidence à Bordeaux, l’artiste Susanne Bürner a documenté l’interaction physique des personnes avec les bâtiments du quartier qui, dans ses vidéos et ses clichés, prend des faux airs de performance. Une sensation accentuée par la bonde sonore du film, créée par le compositeur Eliav Brand à partir de prises de son in situ.
« À Mériadeck (Bordeaux), je perçois les façades comme le prolongement de la dalle, car elles sont elles aussi le plus souvent en béton coulé. La phrase “the floor all around me”, tirée d’une chanson de K Pop, a été choisie comme titre de mon film pour évoquer la manière dont cette surface artificielle nous enveloppe et façonne notre rapport physique à cet espace. Certaines activités, comme le skate, ne sont possibles que sur une surface scellée. Sur la dalle, se constitue ainsi un monde parallèle à la nature, qui la contrôle en ne la laissant apparaître qu’en quelques points choisis, comme les plates-bandes de fleurs. » Susanne Bürner
Terre d’ici, série photographique de Thomas Bellanger, Le Barp, 2018.
En 2018, arc en rêve présentait l’exposition Terre d’ici, mettant en lien des recherches récentes sur la terre comme matériau de construction et deux opérations, l’une à Ivry-sur-Seine avec Quartus, l’autre à Biganos, en Gironde avec aquitanis. Le photographe et architecte Thomas Bellanger revient sur les prises de vues qu’il a réalisé dans ce cadre.
« En 2018, arc en rêve me contacte pour réaliser une série d’images sur les ressources constructives en terre girondine. Ce travail m’a amené à découvrir la fabrique des Grès de Gascogne. Je me rends au Barp en fin de journée, à la fin du mois de mai. Au bout d’un long chemin carrossable, j’arrive au milieu de trois bâtiment modestes qui traduisent le caractère productif du lieu. Les gérants me reçoivent et m’indiquent comment me rendre sur le site d’extraction le lendemain. Au petit matin, je m’approche de mon sujet. Des amas de terre attendent leur tour sous des hangars métalliques qui bordent le chemin. Après quelques minutes, j’arrive au bord d’une étendue d’eau dont est extraite la terre. » Thomas Bellanger
« Bordé par des plantations de jeunes pins qu’on imagine sans limite, le site s’apparente à une clairière aquatique. La brume légère et la couleur turquoise de l’eau confèrent au site un caractère surréaliste. J’arpente les berges à bons pas avec mon appareil moyen format sur son trépied, pressé par l’enthousiasme et par l’impression que ce micro paysage est éphémère. Je termine la matinée dans les bâtiments de la fabrique, suivant le trajet de la matière depuis son lieu de formation jusqu’à sa métamorphose en objet, attendant leur départ sur palette. Cette visite m’a marqué et a contribué à aiguiser mon intérêt pour les lieux produits par l’exploitation des ressources ; sorte de “paysage conséquence. » Thomas Bellanger
Chacune à leur façon, ces contributions participent à la documentation d’un paysage en métamorphose, et instituent le sol et la terre en support d’habiter, fragile et à préserver, y compris dans sa transformation en ressource.